La crise climatique devient-elle un marronnier ?
Ne tirez pas.
Bonjour les ami.e.s,
Le 10 août 1792, des gardes suisses périrent en défendant Louis XVI et les Tuileries. Leurs cadavres furent enterrés sur place. Un demi-siècle plus tard, le journal Le Siècle rapportait : « le marronnier des Tuileries […] présente en ce moment des bourgeons d’où l’on voit poindre déjà des feuilles d’un très beau vert ». C’est de cet arbre, dont la « végétation hâtive » devint un événement, que serait née l’expression « marronnier de la presse » qui désigne les sujets récurrents – francs-maçons, immobilier, rentrée des classes, etc. – qui, année après année, font la Une des magazines. Comme l’arbre ou le Tour de France, cette cyclicité éditoriale est familière, rassurante. Expliquer ce qu’est un marronnier est même devenu… un marronnier.
Depuis un moment, cependant, cet éternel retour des mêmes est troublé : il y a de nouveaux danseurs dans la ronde. Chaque année, quand arrive l’été, arrivent aussi les bouilloires thermiques, le dôme de chaleur, Joëlle Zask rappelant ce que sont les mégafeux, les controverses sur l’entretien de la forêt, la règle des trois trente, les bébés qui ont chaud, la nécessité de débitumer, les inégalités thermiques, les pannes électriques, Nicolas Dupont-Aignan qui fait son numéro sur les couleurs de la météo télévisée, Joëlle Zask, les vieux qui ont chaud, le retour sur la vallée qui a brûlé trois ans auparavant, les toits en zinc, le coût des Canadair, le short au travail, les photos de touristes sur fond de ciel irisé, Joëlle Zask (force à elle), la climatisation, le calendrier scolaire, toute la population qui a chaud, la Normandie comme dernier refuge, les claquettes au travail, les douches pour se rafraîchir est-ce vraiment une bonne idée… De temps en temps, il y a une percée, un changement, une variation. Mais tout se passe comme si la crise climatique était rattrapée par la marronnisation.
En sociologie des médias, le marronnier est assez peu étudié, mais il est entendu que ce format permet de combler les périodes creuses avec des sujets tellement routinisés qu’ils ne présentent aucun risque. Ceux-ci servent à entraîner les jeunes recrues, continuent de faire cliquer à des niveaux acceptables et peuvent être préparés en amont – en anglais, on parle d’evergreen, ce qui est ironique pour le sujet qu’on évoque ici. Appliquée à la crise climatique, il me semble toutefois que cette marronnisation a des effets légèrement différents.
Le haut de la pile
L’historien Dipesh Chakrabarty aime à souligner qu’en sortant du sol les combustibles fossiles qui s’y étaient accumulés pendant des millions d’années, nous avons fait se rapprocher les temps géologiques – très longs – des temps humains – très rapides. C’est ce rapprochement qui ferait à la fois l’originalité et l’horreur de l’Anthropocène. Le militant Bill McKibben souscrit à cette analyse, mais estime qu’« en termes journalistiques, la crise climatique se produit juste un peu trop lentement ». Les sujets « climat » sont sans cesse chassés par d’autres évènements, qui, bien qu’ils soient liés à l’écologie (Ukraine, Trump, les bouchons au péage de Saint-Arnoult, etc), ne sont pas encodés comme tel. L’avantage des percées saisonnières de la canicule et des feux de forêt est donc de faire remonter le réchauffement en haut de la pile.
On pourrait même dire qu’en France, la « saison conventionnelle », pour le dire comme l’écologue Eric Rigolot, est scandée par deux moments : la fin de l’année avec la COP, qui est une sorte d’exemplification du problème (greenwashing, blocages géopolitiques…), et l’été, qui en présente les conséquences. Systole, diastole. Cette répétition a l’avantage d’être une pédagogie de la débâcle. Voir la COP se tenir à Bakou après s’être tenue à Dubaï vous dit tout ce que vous avez besoin de savoir sur la puissance des pétrogaziers. De même, apprendre à bien positionner les couvertures de survie sur vos fenêtres est un cours accéléré sur les îlots de chaleur urbain, l’effet de serre et l’albédo.
Bien sûr, cette pédagogie est conflictuelle. En novembre, le récit autour de la COP est tendu entre les réformistes et les plus radicaux. En été, le récit autour de la canicule et des mégafeux l’est entre les scientifiques et les climatosceptiques. Les médias Bolloré, par exemple, se décarcassent pour orienter le cadrage avec des titres comme : « Neuf incendies sur dix sont d’origine humaine ».
Au-delà de cette bataille pour le sens commun, qui rappelle que les faits ne s’imposent jamais d’eux-mêmes, la marronnisation de la crise climatique me semble en émousser le caractère monstrueux. Ce n’est même pas que l’on se lasse des mêmes angles, des mêmes images, c’est que l’on s’habitue lentement à un monde qui change. Des études ont été faites en ce sens pour ce qui concerne notre rapport au vivant : la nature s’appauvrit, la biodiversité se réduit, mais nous peinons à le voir car nous souffrons « d’amnésie environnementale ». Comme le dit l’écologue Anne-Caroline Prévot, « à chaque génération, la nature dégradée devient la norme ». On parle aussi de « shifting baseline ». L’écrivain Amitav Ghosh approchait quelque chose de similaire dans Le grand dérangement, en expliquant que nos formes de récits, linéaires, sans magie, peinent à saisir l’étrangeté de la crise climatique.
Partout le feu
Il faut le recul de l’historien ou la liberté du romancier, pour montrer qu’insensiblement notre rapport à l’été change. Christophe Granger a raconté comment, à la fin du XIXe siècle, cette saison, de durs labeurs aux champs, était diabolisée. La médecine pasteurienne venait appuyer l’intuition ancienne d’une « gigantesque macération microbienne ». Progressivement, avec l’hygiénisme, la mécanisation de l’agriculture, les congés payés, cette image va se retourner. Au XXe siècle, on ne parle plus que de l’insouciance, de la mer et des corps dénudés. Au XXIe siècle, cette imaginaire va peut-être encore évoluer (sauf si l’AMOC s’en mêle). On en trouve déjà des traces dans la littérature, comme dans Partout le feu. Son autrice, Hélène Laurain, explique ainsi que dès le printemps, elle « pense à la canicule, aux feux de forêt, aux sécheresses, et retien[t son] souffle avant d’entendre les récits d’hectares de forêt ravagés à travers le monde qui feront notre actualité pour les mois qui suivent ».
Cette marronnisation donne du fil à retordre au journalisme – comment raconter ce qui se répète en s’aggravant ? – et au militantisme – comment dénoncer ce qui devient la normalité ? – mais elle ne les condamne pas à l’impuissance. Parfois, en effet, le marronnier s’avance loin de ses racines. Au chronos, le temps quotidien, succède le kairos, l’instant décisif, l’occasion à saisir. Ce fut l’année 2018, par exemple, alors l’une des trois plus chaudes jamais enregistrées en Europe, où ce qui était en passe de devenir ordinaire (les feux de forêt, la chaleur, etc.) est apparu encore pour un instant extraordinaire. Le mouvement climat y trouva son impulsion.
Tout comme le grignotage des côtes par la mer avance par à-coups, le réchauffement climatique n’est pas forcément linéaire ; il y a des accélérations, des ruptures, des points de bascule. C’est peut-être ce qui est le plus effrayant. On peut tenter de se rassurer en se disant que c’est aussi le cas dans les imaginaires sociaux : ce qui est jugé normal un jour ne l’est plus toujours le lendemain. Il suffit de se souvenir de la journée révolutionnaire du 10 août 1792 et du marronnier des Tuileries ◆
🕶️ Voici l’été quand même…
… et on a théoriquement plus de temps pour lire, regarder des films ou écouter des podcasts. Voici donc mes petites « recos » (eh oui) du moment. Grâce au chercheur Marius Bickhardt, j’ai découvert la série de podcast Future Histories, consacrée à la planification écologique, avec beaucoup d’attention portée à la relecture des utopies post-capitalistes ayant émergé juste après la chute du Mur. Il m’a aussi signalé ces interviews de très grande qualité sur le site Diagrammes : Thea Riofrancos dont le livre sur l’extraction minière est attendu avec impatience, et Melinda Cooper, autrice de Counterrevolution, un livre très éclairant sur les lignes de faille au sein du Capital américain, entre les financiers institutionnels (plutôt démocrates) et les nouveaux acteurs (hedge funds, crypto).
Alors qu’on s’écharpe sur l’IA, le nucléaire, et que le débat entre écomodernistes et décroissants est revivifié, on peut lire deux romans qui, à la fin du XIXe siècle, ont déjà posé les jalons de cette discussion. Best-seller de son époque, difficilement trouvable aujourd’hui, Cent Ans après, ou l’an 2000, une utopie rédigée par l’Américain Edward Bellamy, sert d’inspiration à ceux qui tirent le marxisme dans le sens d’une libération du travail grâce aux progrès des forces productives. Un jeune homme se réveille dans un Boston transformé : les entreprises à tendance monopolistique ont été nationalisées et l’industrie est organisée selon des principes technocratiques et égalitaires. Quelques années plus tard, le Britannique William Morris fait paraître son propre roman utopique, construit sur le même schéma, titré Nouvelles de nulle part (réédité récemment par Libertalia). Il y répond à Bellamy. Pour lui, le risque est l’uniformisation. Plutôt que de se libérer du travail, il faut le désaliéner : « l’art est l’expression de la joie de l’homme dans le travail ».
Côté essais, Crude capitalism (Verso, 2024) d’Adam Hanieh, l’un des grands spécialistes du pétrole, retrace la dynamique jouée par les hydrocarbures dans la constitution de l’économie-monde. Un bon pendant est la traduction aux éditions Novice du livre des journalistes spécialisées dans les commodities Javier Blas et Jack Farchy : Un monde à vendre. On y découvre l’histoire assez opaque de Vitol, Glencore, Trafigura, Cargill, des entreprises inconnues du grand public mais qui assurent dans des conditions rocambolesques – et souvent bien dégueulasses – le trading de matières premières ◇
📆 A venir : discussion autour du CDR avec Caroline Thaler, planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.






Il n'y a pas de "crise climatique". Par définition, une crise est un moment transitoire avant une nouvelle normalité; or nous sommes dans une phase de dérèglement rapide qui quoi qu'il arrive, durera des siècles et des millénaires. La "crise climatique" est un très mauvais terme, parce qu'elle laisse entendre qu'il serait possible d'en voir le bout, ce qui n'est pas le cas...