Une embrouille (amicale) autour de la séquestration du CO₂
Comment déployer en vingt-cinq ans une industrie de la taille du secteur pétrogazier actuel ?
Bonjour les ami.e.s,
Il y a quelques mois, nous sommes passés avec Marine de Guglielmo Weber dans La Terre au carré pour parler de notre livre sur la géo-ingénierie. Le lendemain, une auditrice a appelé le répondeur de l’émission pour y laisser un message agacé. Caroline ironisait sur le fait qu’elle devait elle-même être une « géo-ingénieure » puisqu’elle travaille sur la séquestration du CO₂ – ces technologies qui cherchent à retirer ce gaz à effet de serre de l’atmosphère. Elle rappelait que ces procédés sont essentiels pour atteindre la neutralité carbone puisqu’il y a des émissions « dont on ne sait pas se passer », comme celle des cimentiers.
Par le hasard des choses, j’ai recroisé Caroline lors d’un colloque au Collège de France sur la géo-ingénierie (la fameuse journée organisée grâce au mécénat de TotalEnergies). Après avoir fait une thèse en géochimie, Caroline Thaler entreprend de lancer sa start-up – Bloomineral – qui utilise des déchets du BTP et de l’eau de mer pour reproduire la pompe océanique : en modifiant l’acidité d’un bassin grâce à ces gravats alcalins, on favorise la transformation du CO₂ dissous depuis la surface en carbonate de calcium utilisable dans l’industrie. Du carbone est donc retiré de l’air et séquestré sur de longues périodes.
Après quelques messages, elle a accepté de prendre un café et de discuter de ce qui l’a fait sursauter dans notre passage radiophonique.
Voici notre conversation, qui intervient à un moment particulier : l’élimination du CO₂ atmosphérique (EDC ou CDR pour carbon dioxide removal) est devenue un point de contentieux. Elle suscite la méfiance d’une partie de la gauche écologiste – en gros, les décroissants et certains écomarxistes –, qui y voit une absurdité thermodynamique et une ruse du capitalisme vert. Ceux-là ont été confortés récemment par les errements de Climeworks, l’une des premières boîtes du secteur. En face, ceux qui défendent cette industrie naissante font valoir qu’elle sera de toute façon nécessaire à la neutralité carbone, qu’elle est trop caricaturée et qu’il est possible de l’arracher aux mains des procrastineurs fossiles. Hajimé.
Rémi - Qu’est-ce qui vous a fait réagir si fortement dans l’émission consacrée à la géo-ingénierie ?
Caroline Thaler - La manière dont vous remettiez en cause la fiabilité du Giec sur l’intégration des technologies de capture de CO₂. Vous laissiez entendre que ces technologies s’étaient immiscées presque subrepticement dans les rapports, comme si c’était le fait d’une manipulation. Or, vous le savez, tout repose sur une solide littérature scientifique.
Rémi - On s’est peut-être mal exprimés. Notre critique porte sur un point très spécifique : les modèles socio-climatiques, dits IAMs, qui sont utilisés pour établir les trajectoires de neutralité carbone. La façon dont les « émissions négatives » ont été intégrées dans ces simulations à partir des années 2000 est bien documentée : on est arrivé à des niveaux importants d’élimination du CO₂ atmosphérique (EDC), sans être certains de pouvoir atteindre cette échelle. C’était un pari technologique – nous pourrons retirer demain les gaz à effet de serre accumulés dans l’air –, qui a été dénoncé à l’époque, y compris au sein de la communauté des modélisateurs. Car si ce pari échoue, les conséquences seront désastreuses.
Caroline - Pour moi, il y a deux aspects distincts. D’un côté, la littérature scientifique sur les technologies de capture du CO₂ et leur potentiel de déploiement. Ces études peuvent avoir leurs biais, mais correspondent à l’élaboration d’un consensus scientifique. De l’autre, les scénarios produits à partir de ces IAMs. Et là, le problème tient à la question qu’on leur pose : le rapport du Giec, en 2018, sur la possibilité de rester en dessous de + 1,5°C, par exemple, n’est pas né d’une initiative spontanée des scientifiques, mais d’une commande politique. Devant un objectif si contraignant, les modélisateurs ont dû trouver des moyens de « boucler » leurs simulations et cela ne pouvait se faire qu’avec de hauts niveaux d’élimination du CO₂ atmosphérique dans la deuxième moitié du siècle. Sinon, c’était impossible.
Rémi - Précisément ! L’idée n’est pas de désigner un coupable, mais de montrer comment un ensemble de mécanismes – institutionnels, scientifiques, politiques – ont conduit à établir des scénarios où des niveaux très élevés de capture de carbone deviennent une exigence à partir de 2050. La façon même dont les modèles IAMs sont configurés (optimisation coûts-bénéfices, taux d’actualisation, etc) favorise certains récits sur le futur. Des scénarios de rupture sociale, de décroissance, par exemple, sont jugés irréalistes, alors que des trajectoires de rupture technologique, avec une percée des aspirateurs à CO₂, sont prises au sérieux.
Caroline - D’accord, mais ce n’est pas un pari absurde non plus. Dans le cas où certains postulats ne tiennent pas la route dans les premières modélisations, il y a des critiques et les scénarios sont réajustés. Par exemple, quand des niveaux de bioénergie avec captage et stockage du carbone (BECSC) – qui utilise des plantes pour produire de l’énergie et conserver le carbone au passage, ce qui permet de retirer du CO₂ de l’atmosphère – reposent sur des hypothèses trop optimistes de disponibilité de la biomasse ou des terres agricoles, on les revoit à la baisse.
Rémi - Oui, mais dans l’intervalle les politiques publiques se sont calibrées sur les scénarios initiaux. Et quand on s’aperçoit quelques années plus tard que c’était trop optimiste, il est trop tard : le robinet des émissions a continué de couler. On est alors obligé de redoubler le pari technologique. Le capitalisme « vert » cherchera toujours les voix de la procrastination face à la sortie des fossiles. Si on lui dit : il est possible que nous puissions retirer pas mal de CO₂ dans vingt-cinq ans, évidemment qu’il va sauter là-dessus pour dire qu’il n’est donc pas très grave de continuer à émettre aujourd’hui.
Caroline - Attendez, j’aimerais qu’on s’arrête là-dessus : vous partez du présupposé que la perspective de retirer du CO₂ de l’atmosphère encourage l’inaction. Mais je pense que l’inaction climatique n’a pas besoin de cela pour exister : c’est l’inertie, la difficulté à décarboner, qui explique que nous n’arrivons toujours pas à infléchir cette courbe d’émissions au niveau mondial. Le vrai risque, ce n’est pas que l’élimination du CO₂ atmosphérique justifie l’inaction, mais que l’inaction aboutisse à tuer dans l’œuf l’élimination du CO₂ atmosphérique. Or, il n’y aura pas de neutralité carbone sans ces technologies ; c’est impossible.
Rémi - Là-dessus, je ne suis pas entièrement en désaccord avec vous : maintenant que le pari technologique est fait, il est préférable de le tenir ! Mais au-delà des limites physiques – besoin en énergie de la capture directe dans l’air (CDA), en terres de la BECSC –, il y a les limites économiques. Pour l’instant, le retrait durable du CO₂ coûte très cher et le marché naissant des crédits carbone associés repose sur les achats d’une poignée d’acteurs, comme Microsoft. C’est extrêmement instable et tout peut s’effondrer très vite, faute d’acheteurs. Que faut-il faire, selon vous, pour monter à l’échelle ? Sachant qu’il faudrait déployer en vingt-cinq ans une industrie de la taille de l’industrie pétrogazière actuelle. Si on y arrive, le carbone sera la marchandise la plus échangée au monde. Mais on part de presque zéro !
Caroline - Oui c’est un défi immense. Pour y répondre, il faut créer un marché fiable. Il faut que les Etats interviennent, que le système de quotas carbone européen soit étendu, que des subventions aillent à la recherche et développement, que des règles de marché soient clairement définies, que l’on renforce les standards de la comptabilité carbone. Enfin, il faudrait que le coût social du CO₂ soit beaucoup plus élevé. Autour de 100 ou 200 dollars la tonne aujourd’hui, c’est trop peu…
Rémi - C’est un paradoxe : si les entreprises étaient obligées de payer un coût du carbone nettement plus élevé, la décarbonation serait déjà bien en chemin et nous aurions beaucoup moins besoin de retrait du CO₂ atmosphérique… Le robinet serait déjà coupé, on n’aurait pas besoin d’élargir la bonde.
Caroline - Il faut prendre le problème dans l’autre sens. La décarbonation totale n’existe pas. Il y a des émissions trop difficiles à réduire (hard-to-abate), qui sont listées dans le rapport du Giec. Le retrait du CO₂ atmosphérique sera là pour ça. De toute façon, il sera si contraint et coûteux qu’il n’est déployable que dans un monde qui sort massivement des énergies fossiles. Sinon, c’est le mythe de Sisyphe : émettre, retirer, émettre, retirer…
Rémi - … sachant qu’il est plus simple de brûler un bout de charbon que de collecter dans l’air des molécules de CO₂ très diluées.
Caroline - Oui. Si on ne décarbone pas, l’EDC ne fera que ralentir le réchauffement. J’espère qu’on pourra le stopper… S’il y a une critique que l’on peut faire à certains acteurs de l’EDC, c’est de faire des promesses intenables pour certaines technologies. Il peut y avoir des excès parce que l’industrie est naissante, mal régulée, sous-tension et prise dans un backlash – sous le feu croisé des trumpistes climatosceptiques, qui coupent les aides aux cleantech, et de groupes très technocritiques, qui soupçonnent une arnaque du capitalisme. A mes yeux, l’EDC est un complément à un monde qui se décarbone. Ce n’est pas une technologie de rattrapage. C’est une technologie de finition, qui vient couvrir les émissions résiduelles, trop difficiles à décarboner, celles des cimentiers par exemple.
Rémi - L’Association française des émissions négatives (AFEN), dont vous êtes membre, reprend le chiffre de 9 Gt de CO₂ retiré par un an en 2050. C’est un quart de nos émissions actuelles ! C’est du résiduel très large… A mes yeux, cette économie de la promesse est consubstantielle du secteur qui est instrumentalisé par les intérêts fossiles ; ou plutôt qui fait l’objet d’un consensus entre les géants de la tech et les pétrogaziers. Jusqu’à maintenant, par exemple, le CO₂ capté grâce à la BECSC a beaucoup servi à la récupération assistée de pétrole (RAP) : injecté dans les gisements, il permet de faire remonter les futurs hydrocarbures.
Autre exemple : la plus grande unité de capture directe dans l’air du monde, en construction au Texas, l’est par Oxy Petroleum qui a explicitement dit que cela allait permettre de poursuivre l’extraction pétrogazière. Les intérêts fossiles feront tout pour que le coût du carbone n’augmente pas puisque cela tuerait leur cœur de business… Ils agitent la possibilité de retirer plus tard du CO₂, voire fantasment sur une « économie circulaire du carbone », mais ils savent bien que ça n’arrivera jamais, c’est une simple excuse pour justifier la poursuite de leurs activités.
Caroline - Le secteur de l’EDC est très divers et il y a plein de start-ups qui se lancent en prenant soin de ne pas tomber dans le greenwashing. Quand j’imagine la réussite de cette industrie à l’horizon 2050, je vois un paysage foisonnant, avec des acteurs publics – pourquoi pas un secteur public dédié, comme pour les déchets –, des particuliers, des entreprises. Et puis, des spécificités régionales. Dans certains pays, ce sera la séquestration marine qui sera privilégiée, dans d’autres l’altération forcée parce que le sol s’y prête, dans d’autres la capture directe dans l’air parce que l’énergie est facilement décarbonable, etc.
Après, on aura du mal à faire sans les pétrogaziers, ce sont eux qui ont les compétences géologiques, de transports, etc. Ils ne sont pas forcément hypocrites, ils peuvent penser qu’il y a dans l’EDC une nouvelle activité dont ils vont pouvoir profiter, en faisant pivoter leurs infrastructures. Pour l’instant, cela dit, vous avez raison : les groupes pétroliers n’ont pas d’objectifs de décarbonation clairement établis, nos intérêts ne sont pas alignés. Mais quand des personnes s’opposent à la capture du CO₂ par peur d’un échec du déploiement et de l’enrichissement des pétrogaziers, c’est un peu comme si pendant le Covid ils avaient dit : on n’est pas sûrs qu’un vaccin puisse être trouvé, donc ne le cherchons pas, d’autant plus que cela demanderait de faire confiance à Big Pharma…
Rémi - Pas mal, mais je retournerais l’analogie. Pour moi, la promesse de retrait massif dans le futur, c’est un peu comme dire : ne nous confinons pas, ne changeons pas nos habitudes, nous allons trouver un vaccin ! Alors qu’au tout début de la pandémie, il n’était pas du tout assuré que nous allions trouver un remède aussi rapidement.
Caroline - (rires) Je vais nous mettre d’accord : pour moi, il faut confiner ET chercher un vaccin. Décarboner et développer l’EDC.
Rémi - Qu’avez-vous pensé de l’affaire Climeworks, cette entreprise-phare de la capture directe dans l’air dont il a été révélé qu’elle ne réussit toujours pas à couvrir ses propres émissions, malgré des années d’existence ?
Caroline - J’ai vu ces critiques, j’ai vu aussi qu’on reprochait à Climeworks de ne pas tenir sa promesse de retirer le CO₂ du circuit mais de le commercialiser, par exemple pour gazéifier du Coca-Cola – dans ce cas là, ce ne sont pas des émissions négatives. Mais c’est l’une des premières entreprises du secteur, elle essuie les plâtres, elle teste des procédés, fait des erreurs. C’est le lot de tout développement technologique, ce n’est pas parfait du premier coup.
Rémi - Ils étaient un peu dans l’économie de la promesse que vous dénonciez, non ? En 2017, ses fondateurs pensaient retirer 400 millions de tonnes de CO₂ par an à partir de 2025 pour un coût de 100 dollars la tonne. Selon l’enquête d’un magazine islandais, pays où sont installés ces aspirateurs à carbone, nous en sommes plutôt à 2.400 tonnes (cumulées) et un coût de 1.000 dollars…
Caroline - (sourires) Ils ont réussi à financer un projet à un moment où le CO₂ ne coûtait rien… Depuis, ils ont été parmi les plus transparents sur le coût élevé de l’EDC.
Rémi - Au fond, si je comprends bien votre manière de voir les choses, vous n’êtes pas très loin de ce qui est décrit dans le roman Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson, où l’auteur va jusqu’à imaginer une monnaie adossée à cette séquestration carbone : bien que l’EDC ait servi jusqu’à maintenant la perpétuation du statu quo fossile, c’est une technologie qui peut être retournée et mise au service de la transition à la condition que l’Etat intervienne fortement et que les régulations soient très fortes sur les entreprises. De mon côté, je suis moins optimiste…
Caroline - Je vois cela !
Rémi - Ben, il y a un schéma quand même, non ? Quand il était encore possible de préserver des températures pré-industrielles, on a dit : attendons un peu, on pourra décarboner plus tard quand ce sera moins cher de le faire et on s’adaptera à la petite hausse des températures induites. Quand il est apparu évident que les hausses allaient être telles que nous ne pourrons pas nous y adapter, on a dit : attendons un peu, on pourra s’adapter et puis retirer le CO₂ dans la deuxième moitié du siècle. Bientôt, quand il apparaîtra évident que l’échelle de ce retrait de CO₂ est inatteignable, on dira : on y est presque, il nous faut gagner dix, vingt, trente ans sur le réchauffement, le temps de décarboner et de nettoyer l’atmosphère des cochonneries qu’on y a mises, et donc bloquons les températures avec la géo-ingénierie solaire. Et, comme le dit la chanson, ça continue encore et encore. A chaque fois, c’est une façon de préserver les intérêts fossiles.
Caroline - La géo-ingénierie solaire, c’est une toute autre catégorie de risque. L’EDC agit sur la cause : la concentration en CO₂ dans l’atmosphère. La géo-ingénierie solaire, elle, masque temporairement le symptôme, ne résout pas l’acidification des océans et pose des questions de gouvernance globale immenses. On ne peut pas les comparer. Je ne suis pas en désaccord avec vous pour dire que nous sommes pris dans une fuite en avant, mais j’ai envie de vous retourner la question : vous pensez vraiment qu’on se dirige vers des scénarios de décroissance suffisants pour réduire les flux de matière et d’énergie ? Ça aussi, c’est un sacré pari, non ?
Rémi - Touché ◆
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Je profite de cette discussion pour signaler l’excellente vidéo de Rodolphe Meyer et Loïc Giaccone sur le même sujet.
Petit message aussi pour signaler que les camarades de Fracas arrivent à un an d’existence. Le bateau tient l’eau mais ils ont besoin d’abonnements pour continuer à exister : https://fracas.media/ ◇
📆 A venir : planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.









Bravo d’avoir transformé cette embrouille en interview. Je vais essayer de penser à aller écouter l’épisode de la terre au carré pour avoir le début de l’histoire.