Donald Trump, le "superfreak pivot" et la géo-ingénierie solaire
Le retour de Donald Trump devrait se traduire par une accélération de l’exploitation de pétrole et de gaz et la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris. Cette politique ouvertement climatosceptique pourrait rejeter 4 Gt de CO₂ supplémentaire d’ici 2030 par rapport à la trajectoire suivie par Kamala Harris, selon les calculs de Carbon Brief. Alors que les politiques actuelles nous entraînent déjà, selon l’ONU, à + 3,1°C, cette fuite en avant mène à une interrogation : Trump sera-t-il celui qui ouvrira la porte à la géo-ingénierie solaire ?
Cette crainte s’était déjà exprimée après sa première élection en 2016 : le groupe ETC, watchdog de la géo-ingénierie, avait recensé trois membres de l’entourage du nouveau président - dont Newt Gingrich et Rex Tillerson - ayant par le passé défendu le déploiement d’un voile d’aérosols dans la stratosphère pour refroidir artificiellement le climat. En quête de respectabilité, des chercheurs travaillant sur cette gestion du rayonnement solaire craignaient que tous leurs efforts soient ruinés par un bruyant ralliement du Républicain : « Ce dont nous avons le plus peur, c'est un tweet de Trump disant : “La géo-ingénierie solaire résout tout ! C'est génial ! Nous n'avons pas besoin de réduire les émissions” », avait ainsi déclaré David Keith, pilier de cette communauté de recherches.
Certes, Donald Trump avait manifesté jusque-là son indifférence pour la question climatique. Mais le milliardaire, qui n’est pas connu pour son souci de la cohérence, aurait très bien pu passer du jour au lendemain de « ce n’est pas un problème » à « c’en est un, mais nous avons une solution ». Un tel virage - parfois qualifiée de superfreak pivot - a par exemple été fait par l’American Enterprise Institute dans les années 2010. Ce think-tank néo-conservateur a basculé, selon les termes de Johanna Gouzouazi, du « climatoscepticisme à la valorisation de l’ingénierie climatique ».
Pourtant, si les travaux sur la géo-ingénierie solaire se multiplient, la droite américaine semble encore y être relativement imperméable et l’American Enterprise Institute demeurer une exception. En 2019, Jean-Daniel Collomb recensait moins de cent mentions de ce thème dans un corpus de plus de 33 000 textes sur le climat issus de dix think-tanks libertariens ou conservateurs. Quatre ans après, on ne trouve aucune nouvelle mention explicite sur le site de la Heritage Foundation, à l’origine de Project 2025. La géo-ingénierie solaire ne s’est pas encore frayé un chemin dans cette frange des élites américaines. Bien sûr, cela peut changer très vite. Chez Joe Rogan, par exemple, le vice-président J.D. Vance explique être « sceptique à l'égard des experts [du climat] », mais affirme, sans craindre la contradiction, que la « solution au réchauffement » ne peut être que « technologique ».
“Is that you, Elon ?”
Si le gouvernement américain se décidait à sauter le pas, on peut imaginer qu’Elon Musk ne serait pas très loin. Déployer une flotte d’avions capables d’injecter en continu des composés soufrés, ou d’autres types de particules, à une douzaine de kilomètres d’altitude, coûterait cher (3,5 milliards de dollars pour le développement, suivi de coûts d’opération d’environ 2,25 milliards par an, selon les calculs de Wake Smith et Gernot Wagner), mais reste accessible à l’homme le plus riche du monde, surtout si celui-ci bénéficie de subsides publics. Ce scénario d’un entrepreneur greenfinger correspondrait à la mentalité solutionniste du patron de SpaceX, qui a lancé un XPrize autour de l’élimination du CO₂ atmosphérique (le vainqueur devrait être annoncé en avril 2025). Il serait aussi soluble dans son idéologie cosmiste. L’homme d’affaires aime citer l’échelle de Kardachev, qui classe les civilisations multiplanétaires en fonction de leur consommation énergétique. A travers ces lunettes, le réchauffement climatique apparaît comme une étape normale, l’équivalent de la perte des dents de lait chez l’humain, avant que ne soient déployées des structures spatiales capables de réguler la quantité d’énergie entrante dans le système planétaire (telles les sphères de Dyson).
Ce déploiement unilatéral présenté comme une solution définitive est précisément le scénario qu’ont essayé, en tout cas officiellement, de conjurer les principaux protagonistes des recherches sur le sujet. Depuis les heures prométhéennes de la Guerre froide, la géo-ingénierie s’est assagie. Le voile solaire n’est plus présenté comme un technofix miraculeux, mais comme l’un des éléments d’un portfolio de réponses à la crise climatique ; avec l’adaptation, l’atténuation et l’élimination du CO₂ atmosphérique. Il ne s’agit plus de compenser entièrement le réchauffement, mais d’en freiner le rythme. Enfin, ses promoteurs insistent sur la nécessité d’une gouvernance partagée, ouverte aux pays du Sud. La géo-ingénierie solaire n’est d’ailleurs pas tellement financée par les intérêts pétrogaziers, mais plutôt par « le capital financier et technologique américain, ainsi que par un certain nombre de milliardaires philanthropes », plutôt proche des démocrates, comme l’analysent Kevin Surprise et JP Sapinski.

Le tango qui fait tourner le monde
Est-ce à dire que l’injection de sulphates dans la stratosphère n’a aucune chance d’advenir sous une administration républicaine, complotiste, qui a fait de Bill Gates l’une de ses bêtes noires ? En réalité, cette opposition apparente entre le téméraire et le modéré, entre le scandaleux et le plus acceptable, est un moteur de la normalisation des technologies. Dans Veil (2020), l’un des rares romans consacré à la géo-ingénierie solaire, la tension entre l’entrepreneur qui ose et le bureaucrate qui régule, entre le caractériel qui fonce et le scientifique qui pondère, est même présentée comme le tango qui fait tourner le monde.
En termes économiques, la géo-ingénierie solaire pourrait ainsi être l’instrument d’un « compromis de classe » entre « Big Oil » et « Big Tech », comme le suggèrent Surprise et Sapinksy : si les secousses climatiques devenaient trop fortes, elle serait présentée comme une façon de gagner les quelques décennies manquantes à la maturation des clean tech, qui permettront de retirer du CO₂ de l’atmosphère. On retrouve la courbe de Kuznets. La concentration en CO₂ forme un tir en cloche, augmentant du fait de l’usage des fossiles puis diminuant grâce au déploiement des aspirateurs technologiques. Le haut de la courbe - les décennies dangereuses de fortes émissions sans retraits - est écrêté grâce au voile solaire. C’est le rêve du business-as-usual : s’il y a une chose que partagent Bill Gates, Donald Trump, Elon Musk et le PDG d’ExxonMobil, c’est la conviction qu’il n’est pas question de réduire nos flux de matières et d’énergie. Pour le reste, on peut s’arranger ◆



