Sommes-nous en vrille dans une boucle de la loose ?
Je pose la question.
Bonjour les ami.e.s,
Pendant longtemps, il était admis, au sein des cercles écologistes, que, pour le dire avec la phrase usée du poète Hölderlin, « là où est le péril croît aussi ce qui sauve ». Puis, il y eut, entre mille autres actualités, le vote grotesque d’un moratoire sur les renouvelables à l’Assemblée en pleine canicule (finalement retoqué) et l’augmentation du financement des banques mondiales aux énergies fossiles en 2024 alors même que « le dépassement du seuil de 1,5 °C est désormais inéluctable ».
En matière de climat, plus ça va mal, plus ça va mal. Ou pour parodier Hölderlin à la sauce Houellebecq : « là où est le péril croissent aussi les conditions de merdification du monde ». En ces temps de backlash, on voit ainsi se répandre une métaphore d’abord utilisée dans le monde financier : la doom loop, que l’on pourrait traduire par « spirale de l’apocalypse » ou, de façon moins inquiétante, par « spirale de la loose ».
Qu’est-ce qu’une doom loop ? Venu du développement personnel et des conseils en management, le terme a été popularisé par le livre Good to Great de Jim Collins, en 2001 - best-seller dont on peine à comprendre le succès puisqu’il se résumait à dire que pour atteindre un but, il faut être persévérant (c’est le schéma ci-dessus). La notion a ensuite migré dans la finance. Aujourd’hui, elle est métabolisée dans la littérature grise sur l’écologie ; son côté grotesque et simplet la rend esthétiquement ajustée aux déclarations bêtasses qui accompagnent le backlash. On trouve aussi parfois l’expression « risque de déraillement », ce qui est un poil plus chic.
Ce que ces concepts cherchent à décrire, ce sont les nombreux cercles vicieux liés au climat :
Les boucles de rétroaction positive dans le système Terre : quand la banquise fond, la planète s’assombrit, ce qui accélère le réchauffement et la fonte de la banquise ; quand le permafrost dégèle, il libère du méthane, gaz très réchauffant, qui accélère le dégel du permafrost ; quand les forêts brûlent, elles libèrent du CO2 qui réchauffe la planète, ce qui facilite la propagation des mégafeux.
Le recours d’urgence aux énergies fossiles : la crise climatique peut accroître le besoin d’énergie, ce qui rend plus difficile la substitution rapide des fossiles par les renouvelables. En 2024, l’Agence internationale de l’énergie a noté que la demande mondiale de charbon a augmenté de 1 % du fait de la climatisation : « Les vagues de chaleur intenses ont fait augmenter la consommation de charbon en Chine et en Inde ».
La montée du fascisme fossile sur fond d’inflation : en Inde, au Japon, aux Etats-Unis, la hausse des prix de certaines ressources alimentaires a eu, en 2024, des conséquences politiques importantes. Ces prix tendent à augmenter du fait du réchauffement climatique (une étude récente chiffre l’inflation alimentaire entre à 0,92 et 3,2% par an d’ici 2035), ce qui ne peut que générer des soubresauts politiques.
La fin de la coopération internationale et le retour des empires militarisés : c’est ce que décrit l’historien Arnaud Orain dans Le monde confisqué. Quand le ciel est bas, les nations se lancent dans une course à l’accaparement des ressources pour tenter de prospérer malgré le réchauffement et de se protéger de ses pires effets.
L’alourdissement des dettes souveraines freinant les investissements publics : les pays les plus vulnérables à la crise climatique voient leur service de la dette augmenter, les investisseurs craignant un défaut, ce qui rend plus difficile de lever les sommes nécessaires à la décarbonation et à l’adaptation, aggravant l’exposition de ces régions aux catastrophes.
Si l’on relie ces points, on voit se dessiner la pire des « trajectoires socio-économiques partagées » dégagées par le Giec, celle baptisée « Rivalités régionales », qui prévoit la « résurgence du nationalisme […] au détriment de la réduction des inégalités et de la prise en compte des questions environnementales ». La théorie critique ne manque pas non plus de ressources pour décrire cette doom loop. Chez Karl Marx, c’est la définition même de l’aliénation : le monde s’oppose à nous « d’une manière étrangère et hostile ». Chez Hartmut Rosa, c’est le trouble de la résonance : une perte de lien, une incapacité à se sentir affecté ou à répondre à un milieu devenu muet. Chez Naomi Klein, c’est la stratégie du choc.
Le point de fuite de ces théories, c’est un monde appauvri, rendu profondément incompréhensible. Trump participe à cela en détruisant le fragile appareillage scientifique qui, aux Etats-Unis, permet de faire exister le réchauffement climatique. A mesure que les observatoires sont vidés, les bases de données déconnectées et les programmes de recherches définancés, d’autres récits peuvent prendre le relais pour décrire ce qui nous arrive. Ils peuvent être religieux (pour Tucker Carlson, les ouragans sont une punition divine), complotiste (pour Marjorie Taylor Greene, ces mêmes ouragans sont provoqués par les Démocrates) ou racistes (les nationalistes hindous assimilant la pollution à l’impureté des musulmans).
Il ne faut pas sous-estimer la force de ces discours. Quelque part dans Irréductions, le philosophe Bruno Latour note qu’il « n’y a jamais eu que trois façons de célébrer la “vérité scientifique” : la cohérence, “c’est logique” ; la représentation, “ça colle” ; l’efficacité, “ça marche” ». Mais que se passe-t-il quand « c’est logique » (les gaz à effet de serre réchauffent), « ça colle » (avec les relevés de températures) et « ça marche » (cela explique des phénomènes comme l’acidification des océans), mais que cela exige des changements très durs à faire ? Pour éviter le désespoir, ne faut-il pas mieux s’en remettre à des récits plus faibles, qui sont moins logiques, qui « collent » moins bien, mais qui nous exonèrent de notre inaction ?
Le triste constat que le réchauffement ne fait pas reculer le climato-sceptiscisme, voire l’accentue, met fin à une forme de quiétisme. De la même manière que certains marxistes du XIXe ont attendu en vain l’écroulement du capitalisme sous le poids de sa contradiction interne (comment tirer les salaires vers le bas tout en maximisant la consommation ?), il se peut que nous attendions longtemps l’affaissement du capitalisme sous l’influence de sa contradiction externe (comment trouver des ressources naturelles bon marché si on ne laisse pas le temps à celles-ci de se reconstituer ?). La crise climatique devait exposer la nécessité de changer de modèle. On tarde à voir venir ce dévoilement.
S’il y a une personne que ce retard à l’allumage pourrait étonner, c’est le comte de Lauderdale. En 1804, cet aristocrate britannique soulignait un paradoxe qui porte désormais son nom : la richesse publique varie dans le sens inverse des fortunes privées. Ce qui est abondant doit être marchandisé et raréfié pour générer un profit. Par exemple, si l’eau doit être dépolluée, traitée, et qu’il n’y en a pas pour tout le monde, alors il y a moyen de se faire un billet… Oui mais voilà, aux yeux du comte, ce mécanisme était si « révoltant pour le sens commun » qu’il devait finir par imploser. Deux cents ans plus tard, force est de constater que le paradoxe tient bon : dans l’Anthropocène, on profite des nouvelles raretés (faire payer plus cher une eau débarrassée de ses contaminants) et on collectivise la catastrophe (tant pis pour ceux qui absorberont ces pollutions).

Au fond, le comte avait mis le doigt sur un mécanisme essentiel : la merditude des choses est une source de profit. Prenons la finance. Généralement, on regrette le court-termisme des marchés qui sapent leurs propres fondements. En 2020, par exemple, Finance watch souligne que « le financement des combustibles fossiles favorise le changement climatique et le changement climatique menace la stabilité financière ». Mais quand on lit cette phrase, on s’aperçoit que ce n’est pas une doom loop qui est décrite, mais une corde de rappel : au bout d’un moment, la destruction du vivant devient intenable, même pour les investisseurs. Une description plus pessimiste montrerait que la finance favorise le réchauffement qui favorise la finance ; voici une vraie doom loop !
Deux exemples. Le premier est l’essor des « obligations catastrophe » (catbonds). Ce produit financier est apparu dans les années 1990 pour « disperser les risques naturels aussi largement que possible dans l’espace et le temps, de façon à les rendre financièrement insensibles ». Concrètement, ces titres sont vendus par des compagnies d’assurance ou des réassureurs à des investisseurs. Si la catastrophe définie dans le contrat - par exemple, le dépassement de paramètres - a bien lieu, alors ces détenteurs perdent l’argent (le principal), versé aux sinistrés. Si elle n’a pas lieu, ils retrouvent au bout de la période de souscription leur mise avec une plus-value (principal et intérêts). C’est le principe de la titrisation, qui a mené à la crise des subprimes de 2008, but who cares ?
Depuis sa création, ce produit est en pleine expansion. L’indice Swiss Re Global Cat Bond Index a ainsi gagné 17 % en 2024, après un bond de 20 % en 2023… Pudiquement, les Echos notent que les très faibles pertes des catbonds « s’expliquent en partie par le fait que les conditions de [leur] déclenchement sont très strictement encadrées ». Cas d’espèce, en 2024, la Jamaïque a dû s’asseoir sur 150 millions de dollars de remboursement après le passage de l’ouragan Beryl, au motif que la pression atmosphérique mesurée était juste en dessous du seuil défini dans le contrat.
Autre exemple de marché ouvert par la crise : le Measurement, Reporting and Verification (MRV) de l’élimination du CO2 atmosphérique. On ne sait pas si l’industrie naissante des émissions négatives sera en mesure de tenir ses promesses, mais il existe déjà un marché de la certification des crédits carbone qui en découlent. Pour certaines technologies, ce comptage est assez simple, mais l’exercice s’avère plus périlleux pour les systèmes ouverts : l’alcalinisation des océans, la culture d’algues, l’altération forcée des roches. Comment savoir combien de CO2 a été retiré ? Comment être certains qu’il n’y a pas d’effets indésirables, par exemple que des nutriments consommés par une ferme d’algues ne sont pas limitants ailleurs ? Le risque est la prolifération d’acteurs cowboys, profitant de l’opacité relative d’un secteur dont tout le monde a intérêt à ce qu’il puisse afficher des résultats impressionnants.
Bref, dans le débat entre les optimistes (au bout d’un moment le feu du capitalisme financier s’arrête de lui-même faute de combustible) et les pessimistes (si c’est le cas, ce sera après avoir mis en péril l’habitabilité de la Terre), les seconds commencent à avoir des arguments. En 2020, dans un livre audacieux, le philosophe touche-à-tout Mark Alizart avait émis l’hypothèse qu’« il n’y a pas de crise climatique », mais une « volonté politique pour que le climat soit en crise » puisque pour certains « la crise écologique constituera même une fenêtre d’opportunités économiques sans précédent dans l’Histoire ». A l’époque, ce fut considéré comme une outrance pop, une provocation. Cinq ans plus tard, on finit quand même par se demander… ◆
🧟 Serait-ce l’Antéchrist ?
Peter Thiel, le seigneur des seigneurs de la tech, vient de donner une interview au New York Times. Il y déploie la thèse pour laquelle il est connu : juste après l’alunissage de 1969, Woodstock a commencé et les hippies craintifs l’ont emporté sur les génies prométhéens. Résultat : depuis des décennies nous vivons une stagnation technologique. Le progrès s’est concentré sur les bits, sur les ordinateurs, mais nous ne cherchons plus à résoudre les grands problèmes, comme la fin de la mort. C’est la première couche.
La deuxième consiste à dire que la foi chrétienne est tout à fait compatible avec l’accélérationnisme technologique : c’est à nous de précipiter le retour du Christ, la venue du Royaume, en nous attelant à la résurrection des corps via les biotechs. La troisième strate de l’argument tient à la dramatisation du présent. Selon Thiel, nous sommes dans l’apocalypse, c’est-à-dire dans un moment de dévoilement : le monde peut tomber entre les mains de l’Antéchrist, qui promet la « paix et la sécurité » face aux risques existentiels que sont la menace nucléaire ou le réchauffement climatique. Greta Thunberg incarne pour lui ce danger – ne riez pas – d’« un état totalitaire mondial », d’une stagnation définitive par la décroissance.
On pourrait se moquer, mais cette gnose est aujourd’hui prise au sérieux par le Times. Le plus intéressant tient aux non-réponses de Thiel qui exposent ses contradictions. Quand l’intervieweur et essayiste conservateur Ross Douthat lui demande s’il n’est pas étrange de craindre un Etat totalitaire tout en commercialisant des technologies de surveillance avec Palantir, Thiel élude. Quand Douthat lui demande pourquoi nous devons absolument courir après la croissance, Thiel répond avec une tautologie : sans traction vers l’avant, la société « s’effiloche » puisque « toutes nos institutions sont fondées sur la croissance ».
On se demande ce qu’il penserait de la géo-ingénierie : y verrait-il la poursuite d’un commandement biblique, les humains ayant été placés dans le Jardin d’Eden « pour le cultiver et le garder » ? Ou bien le véhicule de ce fameux gouvernement mondial ? Faisons un pari : comme tous ceux qui estiment impossible de reprendre la main sur le capitalisme par la planification économique sur cette Terre, Thiel défendrait sûrement la possibilité de reprendre la main sur le climat par des injections planifiées dans la stratosphère ◇
Dans le « Nouvel Obs », nous avions essayé, avec ma collègue Julie Clarini, de comprendre ce qu’il y a dans la tête de Thiel, ainsi que son attrait pour le philosophe français René Girard.
📆 A venir : le fantasme de la bulle, Caroline Thaler. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.






