Qu'est-ce que les vrais méchants ont dans la tête ?
Apparemment, pas que du pétrole et de l'argent.
Bonjour les ami.e.s,
Il y a quelques mois de cela, je vous parlais de la série télévisée Landman de Taylor Sheridan. Bien que ce réalisateur soit généralement considéré comme trumpisant, cette plongée dans l’univers d’une compagnie pétrolière indépendante, au cœur du Bassin permien, au Texas, m’avait paru involontairement écologiste.
C’est avec les images de cette série en tête – dont la saison 2 devrait être bientôt diffusée – que j’ai lu Carbon Capital. Publié ces jours-ci par les presses de l’université de New York, ce livre est le fruit d’un travail ethnographique dans un milieu très difficile à pénétrer, celui des financiers qui s’occupent, à Houston, de faire fleurir l’industrie pétrogazière. Pendant quatre ans, son auteur, Sean Field, y a rencontré environ 200 « associés de fonds de capital-investissement, directeurs généraux, banquiers, avocats, comptables, consultants, géologues, ingénieurs » avec une seule question : qu’ont-ils donc dans la tête ?
Qui sont ces gens qui continuent d’investir dans des énergies qui mettent en danger l’habitabilité de la planète ? Sont-ils des monstres de cynisme, de purs homo œconomicus ? Ou bien est-ce plus compliqué que cela ? J’ai contacté Sean qui a accepté de répondre à mes questions depuis l’université de St Andrews, en Ecosse, où il travaille désormais ◇
Pourquoi avoir choisi comme terrain d’enquête la ville de Houston ?
Sean Field Plusieurs villes se sont spécialisées dans le financement de l’industrie des hydrocarbures, mais Houston est un endroit très particulier. Cette métropole texane a été le théâtre de la relance de l’exploitation pétrogazière aux États-Unis. De nombreux cadres de la finance y sont venus au milieu des années 2000, quittant la Nouvelle-Orléans dévastée par l’ouragan Katrina. En effet, le fracking, qui permet d’exploiter des pétroles et gaz difficiles à récupérer, non-conventionnels, a détourné l’attention des plateformes offshores, dans le Golfe du Mexique, vers les réserves terrestres du désert texan que l’on pensait épuisées. Je suis arrivé là-bas au moment du premier mandat Trump, en 2018, alors que les Etats-Unis étaient redevenus la première puissance productrice au monde.
Et qu’est-ce qui vous a donné envie de pénétrer non pas le milieu des exploitants pétrogaziers, mais celui de leurs financiers ?
Ce qui m’intéressait, c’était ce petit groupe de personnes – très majoritairement des hommes blancs – qui fournissent l’architecture financière à l’exploitation des hydrocarbures. Tout le monde connaît le nom des majors comme Chevron ou Occidental Petroleum, mais la finance dite « non bancaire » (shadow banking), singulièrement le capital-investissement (private equity), reste très opaque. Et pour cause, ces entreprises sont soumises à très peu d’obligations de transparence, leur fonctionnement est complexe et leur culture très discrète. Ce sont pourtant elles qui assurent le bon fonctionnement du secteur pétrogazier en fournissant les sommes nécessaires à l’exploration de potentiels nouveaux champs pétrolifères par des compagnies indépendantes. Les risques financiers sont élevés – que se passe-t-il si votre forage est décevant ? –, mais le retour sur investissement peut être énorme : une fois « dérisqué », le terrain peut être revendu à prix d’or, à des majors, par exemple. C’est une industrie très intensive en capital, capable d’absorber des montants importants et de générer des rendements élevés.
On a tendance à penser que ces financiers sont des individus cyniques, uniquement motivés par la recherche du profit. Est-ce le cas ?
Pas vraiment. Ces financiers ont un cadre éthique très charpenté, c’est juste qu’il diffère du nôtre. Bien sûr, l’argent est important. Les métriques et les modélisations qu’ils manient pour estimer le potentiel d’un investissement – par exemple, la PV10 qui calcule la valeur actuelle des revenus futurs estimés, nets des dépenses directes et actualisés à un taux de 10 % – rétrécissent l’horizon temporel, typiquement à trois ou cinq ans. Elles restreignent aussi la notion de valeur autour d’une définition purement monétaire. Mais ce n’est pas tout. Leur manière d’appréhender l’avenir repose aussi sur une foi chrétienne très ancrée, qui résonne avec leur ethos capitaliste : s’ils gagnent de l’argent, c’est que leurs actions sont approuvées par Dieu. A plus long terme, Dieu veillera sur l’humanité plus sûrement que des scientifiques qui font tourner des simulations numériques pleines d’incertitudes. Enfin, le dernier pilier de cette cosmologie, c’est le Texas. La pétroculture a phagocyté, recyclé, le mythe du cow-boy, de l’homme qui se dresse face aux éléments. Le parcours de Roy Cullen, figure du boom pétrolier texan, au début du XXe siècle, est souvent pris comme exemple de cet esprit d’indépendance. On retrouve le thème libertarien, randien [de l’écrivaine Ayn Rand], de l’entrepreneur qui « porte le monde sur ses épaules ».

Sont-ils climatosceptiques ?
Certains le sont. Mais la plupart de mes interlocuteurs reconnaissent l’existence d’un changement climatique. Ils estiment en revanche que les hydrocarbures sont le fondement de notre prospérité matérielle, qu’ils ont sorti des milliards de gens de la pauvreté. Dès lors, ils se sentent un devoir moral de faire en sorte « que le monde continue de tourner », pour le dire comme l’actuel secrétaire d’Etat à l’énergie Chris Wright, lui-même entrepreneur du fracking. A leurs yeux, les énergies renouvelables ne suffiront pas – en tout cas, dans les décennies qui viennent – à assurer notre train de vie, du fait de leur variabilité et de la difficulté à stocker l’électricité. Le pétrole et le gaz continueront de fournir pendant longtemps l’essentiel de nos besoins énergétiques. Beaucoup reprennent l’argumentation développée par Alex Epstein dans The Moral Case for Fossil Fuels. Cet auteur est vu comme le défenseur de l’industrie depuis qu’il a débattu avec l’environnementaliste Bill McKibben, en 2012. Son livre vise à minimiser l’importance du réchauffement et à prouver que les hydrocarbures sont le levier d’une prospérité qu’il serait immoral de rejeter (l’argument dit du material provisioning).
Pourtant, les dérèglements climatiques finissent par s’insinuer dans leurs vies…
Oui. Ce sont leurs épouses qui remarquent que le jardin a beaucoup changé, leurs enfants qui les tancent sur leurs activités. Ou bien plus directement, des pluies diluviennes et des inondations qui se multiplient à Houston et gagnent en intensité. Pour l’instant, ils ont les moyens de se prémunir contre beaucoup de ces effets, contrairement aux résidents de quartiers plus défavorisés de la ville. Le climat rentre aussi dans leurs pratiques professionnelles à travers les demandes de ceux qui leur fournissent des capitaux à gérer, des fonds de pensions ou autres. Sur place, j’ai vécu l’arrivée du cadre ESG, qui entend mettre en relief des critères « environnementaux, sociaux et de gouvernance » dans les choix d’investissements. En quelques mois, ce sigle s’est répandu dans les powerpoints des conférences et réunions auxquelles j’assistais. Il a d’abord provoqué l’inquiétude de l’industrie pétrogazière, mais celle-ci – qui emploie certaines des personnes les plus intelligentes de cette planète – a vite trouvé comment neutraliser cette menace et en faire un nouvel argument pour du pétrole-gaz supposé plus « propre ».
Ces financiers s’intéressent-ils aussi aux énergies éoliennes et solaires, très présentes au Texas ?
L’investissement dans les renouvelables suit une logique très différente de celle qui se fait dans le pétrole ou le gaz. Un champ éolien ou solaire va vous fournir un rendement relativement faible mais prévisible, même si les prix de l’électricité peuvent faire varier vos revenus. Dans les fossiles, c’est l’inverse : le risque est grand, rien ne garantit que les terrains que vous avez acquis vont regorger de pétrole ou de gaz. En revanche, les retombées financières, si vos paris s’avèrent payants, peuvent être très élevées. Ce n’est pas tout à fait le même métier ni la même culture financière.

Quels regards portent-ils sur Donald Trump ?
Le premier mandat Trump était plutôt vu favorablement, mais comme vous le savez, le gouvernement américain est tendu entre deux désirs contradictoires : maintenir les prix bas à la pompe pour les consommateurs et soutenir les profits des grands pétrogaziers, ce qui nécessite que le West Texas Intermediate [un type de pétrole utilisé comme standard de fixation de prix, NDLR] soit sensiblement au-dessus de 60 dollars. Donc leur soutien est relatif.
Comment votre travail peut-il servir à affûter les politiques climatiques ?
Il me paraît évident, au terme de cette enquête, que nous pourrons avoir toutes les technologies bas-carbone du monde, la bascule ne se fera pas tant que nous ne toucherons pas aux marchés de capitaux. Ce sont eux qui, en organisant les flux d’argent, sculptent le monde dans lequel nous vivons. Et nous avons de quoi faire la transition. Largement ! Il y a une abondance de capitaux disponibles. Le second élément, c’est qu’il faut s’intéresser aux gens qui canalisent ces sommes, comprendre leur cosmologie, leur éthique, leur valeur : qu’est-ce qui meut ceux qui meuvent les capitaux ?
Plutôt que d’accuser ces financiers de détruire la planète, il faudrait donc chercher à convaincre les pasteurs officiant à Houston de rendre leur théologie plus sensible à la cause climatique ?
Les ethnographes sont toujours les plus mal placés pour donner des conseils de stratégie politique, mais pourquoi pas ! ◆
🥘 Zakouskis
◇ C’est la saison des publications sur le front de la géo-ingénierie. Début octobre, l’Académie française des sciences a rendu un rapport sur le sujet, dont le point d’équilibre fait écho à celui de la plupart des institutions européennes. Elle entend promouvoir « un accord international visant à interdire toute initiative, publique ou privée, de déploiement de la gestion du rayonnement solaire, quel qu’en soit le cadre ou l’échelle ». En revanche, elle encourage la recherche autour du stockage du CO₂ dans la biomasse et dans les océans.
◇ Ces dernières semaines, la controverse s’est aiguisée autour d’un article paru dans Frontiers in Science. Signé par une quarantaine de scientifiques, dont les Françaises Heïdi Sevestre et Valérie Masson-Delmotte, ce texte évalue plusieurs propositions de géo-ingénierie polaire, de l’injection d’aérosols dans la stratosphère à l’épaississement de la banquise, et conclut qu’elles sont au mieux inefficaces, au pire dangereuses. Nous avions déjà parlé de cette étude lors du dépôt de son preprint, il y a quelques mois, et le moins qu’on puisse dire elle qu’elle fait causer. Une centaine de scientifiques a répondu dans une lettre ouverte cinglante, appelant à ne pas abandonner la recherche sur ces méthodes.
◇ Je découvre l’existence d’un rapport baptisé Strategic Foresight rédigé sous l’égide de la Commission européenne. Publié il y a quelques jours, il mentionne la géo-ingénierie solaire comme l’une des technologies qui pourrait nous tomber dessus dans la prochaine décennie (avec la technologie quantique, la biotechnologie, la neurotechnologie, les matériaux avancés ou la robotique).
◇ Pour vos insomnies, je recommande le nouveau podcast Overshoot, orchestré par l’analyste Laurie Laybourn, qui traite des mêmes thèmes que cette newsletter : le dernier épisode est consacré à la manière dont les gestionnaires financiers sous-estiment systématiquement les conséquences d’un monde réchauffé. A découvrir aussi : le livre Vers la légèreté (éditions Wildproject), de Raphaël Ménard, issu d’une chouette exposition tenue au Pavillon de l’Arsenal. Cette « petite histoire énergétique », qui se termine par un dialogue avec Philippe Bihouix, est très joliment illustrée.
📆 A venir : CDR marine avec Laurent Bopp, planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.
Erratum : une première version de cette newsletter évoquait l’éclaircissement des nuages marins parmi les techniques scrutées dans l’article publié dans Frontiers in Science. Si ce procédé est bien étudié dans le cadre de la géo-ingénierie polaire, il ne l’est pas dans l’article. Merci à Matthew Henry qui m’a signalé cette boulette !





