Que peut-on apprendre de Zohran Mamdani en matière d'écologie ?
Et pourquoi s'inspirer du socialisme des égouts.
Bonjour les ami.e.s,
Je voudrais évoquer, dans cette édition, la victoire de Zohran Mamdani, qui va devenir, à partir du 1er janvier 2026, maire de New York. Les raisons de se réjouir sont rares et depuis mardi beaucoup de gens à gauche essaient de tirer de cet évènement quelques enseignements. Voici ma modeste contribution.
↪️ Premier enseignement de cette campagne : ne pas parler de climat.
Dans son discours de victoire, le trentenaire, qui se définit comme un « socialiste démocrate », n’a pas prononcé une seule fois les mots « climat », « vert » ou « écologie ». Fidèle à sa stratégie de campagne, il a martelé le cœur de son message portant sur la « crise de l’accessibilité » (traduire accessibility par « pouvoir d’achat » serait un peu réducteur). Le projet porté par Mamdani veut en effet dépasser la dichotomie entre le populisme de gauche à la Bernie Sanders, qui vise les oligarques, et les « partisans de l’abondance », du nom du best-seller des journalistes Ezra Klein et Derek Thompson, pour qui le problème de l’Amérique tient au fait que la vista et la capacité d’innovation se sont perdues dans la bureaucratisation.
Pourtant, de nombreuses déclarations passées témoignent de l’intérêt de Mamdani pour la matière climatique, et du fait qu’il la place au centre de son écosocialisme. En tant que membre de l’Assemblée de l’État de New York, il a milité pour le Build Public Renewables Act, voté en 2023, qui habilite la compagnie publique d’électricité de l’Etat à développer des projets éoliens et solaires. Il s’est aussi opposé à l’extension de gazoducs et à la rénovation et prolongation d’une centrale à gaz dans le Queens. Mettre tout cela en sourdine est donc une stratégie, comme le souligne Heatmap : il faut bricoler des politiques de lutte contre le réchauffement sans jamais le dire explicitement. Mamdani l’a d’ailleurs théorisé dans The Nation : « Le climat et la qualité de vie ne sont pas deux préoccupations distinctes. En réalité, elles ne font qu’un ».
↪️ Deuxième enseignement : parler d’inégalités et de qualité de vie.
Un seul point du programme de Mamdani se rapporte explicitement au climat. Il s’agit de la proposition de rénover 500 écoles en les couvrant de panneaux solaires, en améliorant leurs performances thermiques et en débitumant leurs espaces extérieurs. Le but est aussi de préparer 50 de ces établissements à être des resilience hubs, c’est-à-dire des lieux d’accueil d’urgence pendant les fortes chaleurs. Parmi les trois grandes mesures que le candidat a mises en avant – le gel de loyers pour une partie des locataires, un service de crèche gratuit pour les enfants de moins de cinq ans, la gratuité des bus –, seule la dernière semble avoir un rapport direct avec l’écologie (même si une expérimentation de libre accès au bus menée entre 2023 et 2024 par la Metropolitan Transportation Authority montre un faible abandon de la voiture – seuls 11 % des nouveaux passagers étaient des anciens automobilistes).
Mais le reste du programme visant à rendre New York moins cher peut aussi être considéré comme écologiste si l’on suit la maxime de Mamdani selon laquelle climat et qualité de vie ne font qu’un. Densifier une ville, la rendre agréable, éviter d’étirer les trajets, regrouper les réseaux, tout cela permet, comme le notent des économistes, de faire baisser les émissions. Surtout, la manière de financer ces mesures fait écho au combat du moment : forcer les très riches à s’acquitter d’une juste contribution fiscale. Mamdani prévoit d’accroître le taux d’imposition des sociétés et d’imposer aux 1% des New-Yorkais les plus aisés – ceux gagnant plus de 1 million de dollars annuellement – un impôt fixe de 2% (le tout devant rapporter selon lui autour de 9 milliards de recettes supplémentaires). Et comme les écoles qu’il entend rénover sont pour une bonne partie situées dans les quartiers les plus défavorisés, on peut y lire une manière d’articuler justice sociale et environnementale.
La new-yorkaise Batul Hassan, membre des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), et du Climate & Community Institute, voit même dans cette campagne la preuve de concept d’un « populisme vert » :
« La crise climatique exige une approche ambitieuse et populaire : réduire les émissions tout en apportant un soulagement matériel et une amélioration tangible des conditions de vie. Mamdani a proposé une vision transformatrice et écologique d’une ville qui se préoccupe des 99 % – une ville qui s’attaque à la menace existentielle que représente la crise climatique grâce à des propositions concrètes visant à améliorer la vie quotidienne des travailleurs et à reprendre le pouvoir aux 1 % les plus riches. »
↪️ Troisième enseignement : s’attendre à être (forcément) déçu.
Il reste que New York est déjà frappée par le réchauffement : vague de chaleur, qualité de l’air dégradée par les feux de forêts canadiens, montée des eaux, pluies torrentielles, allergies toujours plus fortes. Elle est surtout prise – comme d’autres collectivités – dans la difficulté de transformer rapidement des infrastructures en convainquant le plus grand nombre que cette mue sera profitable. Mamdani va vite être confronté à de sérieux dilemmes. L’une des mesures les plus structurantes à l’échelle de la ville est la Local Law 97, adoptée en 2019, qui fixe des limites d’émissions aux grands bâtiments pour encourager leur rénovation. Si ces objectifs ne sont pas atteints aux dates indiquées, les propriétaires risquent des amendes assez lourdes – et du fait du gel des loyers, ils ne devraient pas pouvoir faire passer ces coûts sur leurs locataires. Comment Mamdani négociera-t-il le durcissement de ces obligations ? Ce sera l’un des tests intéressants pour observer quel est le dosage de régulation et d’accompagnement.
A l’échelle de l’Etat de New York, la gouverneure démocrate Kathy Hochul se heurte à ce genre de difficultés. La décarbonation est l’un des points phares de son mandat et elle a proposé de créer un système d’échange de quotas d’émissions (le plan cap-and-invest) pour faire porter le poids financier de la transition sur les gros pollueurs. Hélas, les chausse-trappes se multiplient : certains l’accusent de renchérir le coût de la vie quand d’autres lui reprochent de tergiverser. A la fin octobre, un juge a même estimé que l’Etat violait ses propres engagements. Il est vrai que Hochul est désormais tentée d’appuyer sur le frein : « Je me suis rendue compte que nous ne pouvons pas atteindre ces objectifs aux délais fixés sans nuire aux contribuables ». L’opposition mortifère entre politiques climatiques et pouvoir d’achat a fini par ressurgir. Dans ses propres batailles, Mamdani pourra s’appuyer sur le fait que le coût des énergies renouvelables s’est effondré ; c’est la bonne nouvelle. Il devra en revanche composer avec un gouvernement fédéral déterminé à le faire tomber et une architecture financière très contrainte – la ville se finance en grande partie sur le marché obligataire, ce qui bride la créativité budgétaire.
↪️ Quatrième enseignement : sans cesse en revenir à la question centrale — qui possède quoi ?
Mamdani réussira-t-il à transformer l’essai ? Le soir de sa victoire, il a cité l’ancien gouverneur Mario Cuomo, le père de son opposant Andrew Cuomo : « Un grand New-Yorkais a dit un jour que l’on fait campagne en vers, mais que l’on gouverne en prose. Si cela doit être vrai, faisons en sorte que la prose que nous écrivons rime encore ». Dans un entretien avec le journaliste Derek Thompson, il avait aussi fait une discrète allusion au « socialisme des égouts » (sewer socialism). Cet épisode méconnu concerne la ville de Milwaukee, dans le Wisconsin, au début du XXe siècle. Là, au bord du lac Michigan, une forte immigration allemande a importé les débats qui agitaient les milieux socialistes européens. Le courant qui s’y est développé se voulait gradualiste, modéré, inspiré de la pensée d’Eduard Bernstein qui s’opposait à l’orthodoxie marxiste de Karl Kautsky ou aux appels à la révolution de Rosa Luxemburg. De 1916 à 1940, Milwaukee fut dirigé par un maire de cette tendance. On moqua ces socialistes parce qu’ils étaient très fiers de leur système collectif d’égouts – d’où leur surnom – mais c’est précisément ce qui faisait leur force : « Ils mirent en place des services municipaux d’approvisionnement en eau et en électricité qui étaient abordables et fiables ».

On comprend pourquoi Mamdani y fait référence. D’une part, il est soucieux d’apparaître comme modéré (par exemple sur le dossier du nucléaire) et capable de sortir de l’accusation de dogmatisme et de purisme idéologique. D’autre part, il cherche à mettre la question de la propriété au cœur des débats. Au début du XXe, il s’agissait de bâtir les réseaux urbains de la modernité. Aujourd’hui, il s’agit de les faire muter et cette formidable adaptation nécessite le retour de la puissance publique. Dans une vidéo datant de 2021, il explique que l’électricité est un bien commun et que le secteur de l’énergie doit être socialisé : « Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi l’État de New York ne tire que 5 % de son énergie de l’éolien et du solaire ? Un seul mot : capitalisme ». La campagne de Mamdani illustre ainsi ce que l’économiste Lucas Chancel écrit dans son livre Énergie et inégalités, tout juste paru : « La propriété de l’énergie et des dispositifs techniques permettant de l’utiliser n’est pas neutre sur les trajectoires de développement de nos sociétés. Selon qui possède l’énergie, des choix de société radicalement différents peuvent advenir » ◆
🌍 Sur le front de la géo-ingénierie
◇ La start-up Stardust continue de faire parler d’elle. Politico révèle que cette entreprise qui s’est positionnée à l’avant-garde de l’injection d’aérosols dans la stratosphère a missionné le cabinet d’avocats Holland & Knight pour faire du lobbying auprès du Congrès américain. Petit point gênant : ces activités n’ont pas été rendues publiques « en raison d’une erreur administrative »…
◇ La Royal Society britannique, qui avait produit en 2009 l’un des premiers rapports d’ampleur dédié à la géo-ingénierie, vient de publier un nouveau briefing sur le sujet. Elle note que « le financement national récemment accordé par le Natural Environment Research Council (NERC) et l’Agence de la recherche avancée et de l’invention (ARIA) a placé le Royaume-Uni à l’avant-garde de la recherche sur la gestion du rayonnement solaire ».
◇ Le magazine New Scientist a demandé à des chercheurs, contributeurs aux derniers rapports du Giec, de répondre à une enquête en ligne sur la géo-ingénierie solaire. Parmi les 120 qui ont répondu, les deux tiers s’attendent à des tentatives de tamiser la lumière du Soleil avant 2100.
◇ La volonté de cadrer la géo-ingénierie solaire comme un outil de solidarité climatique entre le Nord et le Sud Global se poursuit. Lors du Peace Paris Forum, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, Samuel Okudzeto Ablakwa, a participé à une table ronde sur la gestion du rayonnement solaire. Bien qu’il ait rappelé les risques de la géo-ingénierie, le ministre s’est félicité que « des scientifiques des pays du Sud participent à la recherche sur le sujet ». Selon lui, un « refroidissement modéré pourrait alléger les budgets publics des pays à faibles et moyens revenus exposés à la chaleur, tels que le Ghana » et même « réduire les inégalités de revenus entre les nations ». Au Ghana, tous n’ont pas l’air d’accord avec cet optimisme…
♻️ Autopromo
Le numéro en kiosque du Nouvel Obs est consacré à la grande bataille géo-économique en cours entre les Etats-Unis et la Chine. On y raconte comment la Chine essaie de devenir un électro-Etat et ce que les Européens peuvent faire face à ce rouleau compresseur. Il y a aussi une interview de Dan Wang, l’auteur de Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future. En complément sur le site du magazine, vous pouvez lire l’entretien avec la chercheuse Thea Riofrancos sur ce que la course au lithium nous dit de l’évolution du capitalisme « vert » ainsi que la discussion avec Joseph Dellatte, de l’Institut Montaigne, sur la meilleure manière de réduire notre dépendance aux technologies bas-carbone chinoises ◇
📆 A venir : banque du carbone, Freeman Dyson, Laurent Bopp. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.




