"Que l’on puisse laisser des infrastructures fossiles s’effriter me donne des cauchemars"
Mi-transition, planification et aérotrain
Bonjour les ami.e.s,
Et si le monde fossile était plus fragile qu’on ne le pensait ? Et si le début de son repli précipitait son effondrement chaotique ?
Vous avez peut-être déjà entendu parler de « l’écologie de fermeture », qui s’intéresse à l’héritage encombrant des infrastructures fossiles. J’y pense souvent dans le train entre Paris et Orléans, en longeant la voie d’essai de l’aérotrain. Ce trait de béton, désaffecté depuis les années 1970, s’est inscrit dans le paysage beauceron et a l’avantage d’être relativement inoffensif – c’est moche, mais ça ne suinte pas de produits chimiques. Les mines de charbon, les stations-service, les pipelines, les raffineries, les puits d’hydrocarbures, les stockages posent et poseront tout un tas d’autres problèmes.
Ingénieure et sociologue de l’environnement, Emily Grubert s’intéresse à ce qui restera du monde fossile si les technologies bas-carbone continuent leur progression. Je suis tombé sur ses travaux grâce à l’article Fossil energy minimum viable scale qu’elle a publié avec Joshua Lappen, dans la revue Science au début de l’année. Elle s’y demande s’il n’y a pas une taille minimum en dessous de laquelle les réseaux fossiles se détériorent à vitesse d’aérotrain… Cela m’a donné envie d’aller lire un autre de ses articles qui a beaucoup circulé, celui conceptualisant la « mi-transition » (mid-transition) : la période intermédiaire où cohabitent deux mondes énergétiques, celui du pétrole, du gaz et du charbon et celui des renouvelables. Elle a gentiment accepté de me parler de tout cela, un soir de canicule. Voici notre conversation.
Emily est professeure associée à Notre-Dame, dans l’Indiana. Avant de rejoindre cette université, elle a fait sa thèse à Stanford et a travaillé au Département américain de l’Énergie et chez McKinsey.
Quand on parle de la transition énergétique, on s’intéresse surtout au déploiement des renouvelables. Pour vous, il faudrait aussi se pencher sur l’autre aspect du problème, à savoir la façon dont les fossiles déclineront, à supposer que l’on arrive à les faire décliner. Pourquoi ?
Dans les scénarios de transition, la décrue espérée des énergies fossiles est souvent présentée comme un processus lisse. La courbe du solaire et de l’éolien monte, celle du charbon, du gaz et du pétrole descend, le tout sans à-coups. C’est comme s’il était possible de fermer ce vaste enchevêtrement d’infrastructures de façon graduelle, bout par bout, sans points de rupture. Or les réseaux fossiles dont nous héritons ont été construits dans l’idée qu’ils ne pouvaient que s’étendre. Quand le monde fossile stagne, voire décroît, il peut vite être fragilisé, et même s’effondrer.
Vous parlez de « taille minimale viable » de ces infrastructures. Pouvez-vous donner des exemples de ce que cela signifie ?
Prenez les réseaux de gaz. Quand le coût de leur entretien repose sur un nombre déclinant de personnes, les prix flambent, ce qui accélère la fuite des utilisateurs et alourdit la charge financière pour ceux qui restent. Autre exemple : une mine de charbon peut perdre sa rentabilité si une seule des centrales électriques qu’elle alimente est arrêtée. Si cette mine ferme, comment feront les autres centrales ? Ce schéma se répète partout.
Le cas auquel nous sommes déjà confrontés est celui des raffineries de pétrole. On dit « le pétrole », mais il y a différentes qualités de brut et différents produits pétroliers – essence, fioul, kérosène d’aviation, etc. Les raffineries ne peuvent guère se substituer les unes aux autres. Par ailleurs, avec la guerre en Iran, on s’est souvenu qu’elles devaient fonctionner au-dessus d’un pourcentage de leur capacité – environ 70 % – pour ne pas risquer de dysfonctionnement. En dessous, il est souvent plus sûr de les fermer que de les faire fonctionner au ralenti.
La part des fossiles dans la consommation énergétique mondiale ne s’érode que lentement, elle est encore d’environ 80 %. Dans le scénario business-as-usual (STEPS) de l’Agence internationale de l’énergie, la consommation de pétrole et de gaz atteint un pic mais fait ensuite un plateau… On est loin d’atteindre ces points de bascule, non ?
Beaucoup d’indices suggèrent que ces effets en cascade peuvent arriver assez vite. Le monde fossile est fragile, bien que ce soit plutôt les guerres et les pandémies qui révèlent ces faiblesses que la montée en puissance des technologies bas-carbone. Même quand la demande se stabilise sans vraiment décliner, les exploitants ont tendance à moins investir. Les plus diversifiés revendent leurs actifs à de petites sociétés, qui coupent les budgets de maintenance parce qu’elles ont une plus grande tolérance au risque industriel. Par ailleurs, lorsqu’on anticipe un déclin du secteur, les meilleurs ingénieurs s’orientent vers d’autres voies, et vous perdez des compétences. La sensation qu’une industrie est amenée à ne plus croître, même si elle ne fait que stagner, peut créer une ambiance crépusculaire.
La guerre en Iran tend plutôt à montrer la résilience du monde fossile. Les circuits pétrogaziers se sont réorganisés, les stocks ont absorbé une partie du choc.
Oui, il y a une forme de résilience du système, mais jusqu’à quand ?
On voit assez bien comment tout ce que vous venez de dire pourrait être instrumentalisé par les intérêts fossiles…
Quand je dis qu’en dessous d’une certaine taille, un réseau fossile peut vite s’effondrer, ce n’est pas pour ralentir la sortie de ces combustibles, mais pour l’accélérer ! Le fait que l’on puisse laisser ces infrastructures carbonées s’effriter me donne des cauchemars. Les risques de pollution, de casse sociale, d’interruption de service, sont majeurs. On ne peut pas se contenter de dire : « Laissons ces entreprises mourir ». En réalité, il faudra sûrement injecter de l’argent dans la maintenance pendant un certain temps pour les empêcher de s’effondrer.
Vous avez conceptualisé ce que vous appelez la « mi-transition ». Qu’entendez-vous par là ?
C’est la période pendant laquelle nous allons devoir gérer la coexistence du système fossile et du système bas-carbone. Aucun des deux ne sera assez puissant pour répondre à tous nos besoins – les fossiles seront déclinants, les renouvelables pas encore tout à fait déployés –, mais ils s’imposeront des contraintes mutuelles. Nous ne sommes pas encore dans cette phase, mais nous nous en approchons. Il faut espérer que nous la traverserons le plus vite possible. D’autant que lorsque l’instabilité augmente, les opinions publiques ont tendance à s’accrocher au statu quo. En 2021, quand le Texas a connu un black-out en pleine tempête hivernale, beaucoup de gens l’ont mis sur le dos des éoliennes.
Pour vous, il faut nationaliser ces industries fossiles. Vous avez travaillé sur le cas du bassin de la rivière Powder, dans le Wyoming, le cœur du charbon américain. Au vu des dépenses qu’il faudra engager pour fermer les mines et pour payer la retraite de leurs employés, ces « actifs » ont selon vous une valeur nulle et l’État devrait les saisir sans compensation. Comment cela fonctionnerait-il ?
Ces mines peuvent encore générer quelques revenus, mais la dépollution du site annule complètement ces gains. La valeur actualisée nette est de zéro – et c’est sans compter les dégâts faits au climat. Le gouvernement devrait s’en occuper. On me dit souvent : « Mais c’est une aberration, l’État ne doit pas nationaliser des entreprises pour les fermer ou pour endosser leur décrépitude, c’est de l’argent public, de la socialisation des pertes ! » Sauf que ce sera de toute façon le gouvernement qui se manifestera quand ces industries feront faillite. Et à ce moment-là, les coûts seront beaucoup plus importants et les derniers gains auront été empochés par les actionnaires ou le management, qui les auront maximisés au détriment de la maintenance. Si l’État récupère ces entreprises plus tôt, il peut amortir l’atterrissage, flécher les revenus vers le bien commun.
Une fois que le gouvernement est aux manettes des mines de charbon ou des puits de pétrole, il peut être tenté de prolonger leur existence….
C’est vrai. Mais seul l’État est en mesure d’imposer l’arrêt ou la continuation de certains services, en dehors de tout critère de rentabilité. Sous une gouvernance privée, vous ne pourrez jamais organiser le déclin. Sous le contrôle du public, vous avez une chance d’y arriver.
Est-ce que la chute des coûts des renouvelables ne va pas faire ce travail de remplacement des fossiles plus vite qu’on ne le croit, sans que l’État ait besoin d’intervenir ?
C’est ce que disent ceux qui pensent que les forces du marché sont suffisantes. Ce sont souvent les mêmes qui se félicitent de la baisse des coûts des panneaux solaires. Mais c’est en réalité un argument pour la planification étatique ! Cet effondrement des coûts est dû à la Chine qui a déployé des efforts massifs pour créer son industrie de batteries, de panneaux solaires et de voitures électriques. Par ailleurs, à mesure que l’on avancera dans la décarbonation, on va s’apercevoir que tout n’est pas qu’une question de coût. Il faut aussi parvenir à adapter le réseau électrique : comment lisser les pointes de consommation, s’assurer du contrôle de la tension et de la fréquence ? Enfin, et surtout, ce qui régit le marché reste le profit. Le simple fait d’être moins cher n’est pas suffisant, il faut aussi pouvoir dégager une marge. Or l’abondance d’électricité permise par le solaire et l’éolien tire les prix de vente vers le bas. Et on ne parle ici que de verdir l’électricité, il faut aussi électrifier l’industrie et les transports…
Plus largement, à quoi ressemblerait la planification que vous appelez de vos vœux ?
Pour le moment, on s’efforce de faire en sorte que l’approvisionnement énergétique ne soit jamais défaillant, on investit beaucoup pour remettre très vite en marche le réseau électrique si des tempêtes viennent l’interrompre, par exemple. On pourrait faire le choix de plutôt hiérarchiser les services de base – se chauffer, cuire ses aliments, etc. – et miser sur une autre forme de résilience. S’assurer, par exemple, que les maisons soient mieux isolées, et puissent traverser un arrêt temporaire du chauffage en hiver. Prévoir des centres d’accueil qui resteront chauffés quoi qu’il arrive. Etre en mesure d’arrêter telle ou telle usine pendant quelques heures parce que l’électricité ou le gaz doit être rationnée. Ou bien tout bêtement s’assurer que les cheminées qui restent dans les maisons soient en état de fonctionnement – bien souvent, elles ont été condamnées. Bref, il faut raisonner en termes de besoins et de services énergétiques rendus plutôt que de chercher à rendre infaillible l’approvisionnement.
Ce que vous venez de dire serait considéré comme très à gauche dans le système politique américain.
Ça l’est, oui.
Et pourtant, nous assistons à ce phénomène étrange : Donald Trump utilise les ressources de l’État, intervient dans l’économie, mais pour faire l’inverse de ce que vous préconisez : prolonger le règne des fossiles, ralentir la montée des renouvelables…
Quand j’écrivais cet article, en 2025, beaucoup me disaient que le gouvernement ne pouvait pas s’impliquer ainsi dans une entreprise, et encore moins la nationaliser. Au même moment, l’administration Trump prenait 10 % de Intel… En réalité, il y a une très longue et importante histoire d’interventionnisme étatique aux États-Unis. On ne cesse de renflouer des entreprises, comme c’est arrivé avec les banques en 2008. Ce que nous proposons n’est pas si radical dans ses moyens, ce sont les finalités qui sont originales. Plutôt que d’amortir le choc pour les actionnaires, nous proposons de fermer les sites fossiles de manière planifiée, de les dépolluer, d’assurer la formation ou la mise à la retraite des travailleurs concernés. On a des démonstrateurs industriels pour prouver la pertinence de nouvelles technologies. On devrait aussi avoir des démonstrateurs de gouvernance pour montrer qu’il est possible de faire autrement. Le bassin de la rivière Powder dans le Wyoming serait un bon point de départ ◆
🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.








