Quatre livres pour comprendre comment la finance merdifie le monde
(et accompagner la quatrième saison de "Industry")
Bonjour les ami.e.s,
Ces derniers temps, je me suis intéressé à ce que l’on pourrait appeler le « tournant autoritaire de la finance ». Bien sûr, la démocratie a toujours paru dangereuse à ceux qui estiment que le but de la politique est de créer l’« habitat préféré » des investisseurs, mais cette défiance risque de s’accroître à mesure que le climat se dégrade et que l’accumulation du capital rencontre des oppositions (quand lama fâché, lui toujours faire ainsi).
Cet épisode de la newsletter n’a pas d’autre but que de donner l’envie de lire quatre livres que j’ai trouvé éclairants sur le sujet.

1. La finance aux extrêmes, enquête sur le capitalisme autoritaire en France, par Marlène Benquet, La Découverte, 256p. 22 euros.
Comment comprendre le durcissement d’une partie des milieux financiers ? Dans La Finance aux extrêmes, Marlène Benquet décrit l’émergence de ce qu’elle appelle la « seconde finance », celle des gestionnaires pour autrui qui s’intercalent entre les grandes institutions traditionnellement chargées de collecter l’épargne (banque, assurance, fonds de pension) et les entreprises. En rencontrant des acteurs français de cette industrie – dont les grands noms internationaux sont BlackRock, Vanguard ou State Street –, elle s’efforce de peindre leurs représentations du monde. Quelle idée ces financiers se font-ils de la valeur ? D’une carrière réussie ? Quel rôle se donnent-ils dans le capitalisme contemporain ? Prolongeant les travaux de Benjamin Braun (qui parle de « capitalisme de la gestion d’actifs ») ou de Wendy Brown (qui décortique la « montée de la politique antidémocratique » dans les « ruines du néolibéralisme »), elle détaille comment nous quittons le modèle néolibéral – fondé sur le triptyque « marché », « profit », « concurrence » – et entrons dans un nouveau régime politique d’accumulation, libertarien sur le plan économique et autoritaire sur le plan politique. Ici, les nouveaux mots d’ordre sont « rente », « monopole » et « externalisation des risques ». Et, quand ça tangue trop, les mouvements sociaux sont durement réprimés. En justifiant sa richesse absurde par l’existence de supposées hiérarchies naturelles, cette frange de la finance se rapproche volontiers de l’extrême droite.
A lire aussi : « Comment la finance a quitté le monde de Reagan pour celui de Trump » (article du Nouvel Obs) et cet entretien avec Marlène Benquet.
2. Our Lives in Their Portfolios: Why Asset Managers Own the World, par Brett Christophers, Verso, 320p., 22 euros.
Dans Our lives in their portfolios, le géographe Brett Christophers prolonge la critique de ces gestionnaires d’actifs, en se focalisant sur l’immobilier et les infrastructures. Il y raconte comment des fonds spécialisés, comme l’Australien Macquarie, l’Américain Blackstone (à ne pas confondre avec BlackRock) et le Canadien Brookfield se sont spécialisés dans l’acquisition de lots de logements, de parkings ou encore de centrales électriques. Comme ces biens physiques sont souvent des monopoles, leurs rendements sont protégés de l’inflation (les loyers, par exemple, peuvent être augmentés). Le rôle grandissant de ces sociétés – qui placent de l’argent qui n’est pas le leur et se rémunèrent sur la bête – n’est pas sans conséquences. Avec ce que d’autres ont appelé l’assetization du monde, la classe des actifs (assets) s’étend à de très nombreux objets, jusqu’aux ressources naturelles. Surtout, la notion de valeur est transformée. Elle est désormais déterminée par le flux de revenus que l’actif peut générer dans le futur. Ce n’est plus la marchandise – dont le prix est établi sur un marché – qui est le centre du capitalisme, mais l’« actif » – qui fait miroiter la promesse d’une rente. Dans le cas des infrastructures étudiées par Brett Christophers, par exemple, le but du jeu – puisque ces fonds se rémunèrent notamment à la revente – est de faire en sorte que l’actif paraisse le plus juteux possible : pour cela, on augmente les revenus (par exemple, les loyers) et on baisse les coûts (ne pas investir dans la maintenance). C’est du court-termisme institué pour des biens qui devraient être gérés sur le temps long…
3. Counterrevolution: Extravagance and Austerity in Public Finance, par Melinda Cooper, Zone, 568p., 29 euros.
Comment trouver une cohérence à une ère économique faite à la fois de richesses indécentes et de restrictions budgétaires ? Comment expliquer le succès de Donald Trump, un ploutocrate qui se vante de fuir l’impôt tout en prétendant être du côté des cols-bleus ? La sociologue Melinda Cooper montre avec brio comment le président des Etats-Unis incarne cette « contre-révolution » où les gouvernements dépensent pour les plus riches – les réductions fiscales ciblées sont équivalentes à des dépenses du point de vue budgétaire – tout en retirant les filets de sécurité sociale. Les milliardaires s’enrichissent par des plus-values latentes : les actifs prennent de la valeur et permettent à leurs détenteurs de solliciter des emprunts bancaires pour assurer leur train de vie ; s’ils sont légués à leurs héritiers, le couperet fiscal ne tombe jamais. C’est la stratégie « Buy, Borrow, Die », qui préside à la reconstitution d’un « capitalisme dynastique ». Cooper montre aussi comment depuis la crise financière, la finance américaine se divise le long de lignes partisanes. Les démocrates sont plus sensibles aux intérêts des investisseurs institutionnels, des fonds communs de placement et des géants de l’investissement passif. Les républicains trouvent leurs alliés les plus fervents parmi des acteurs plus agressifs (le capital-risque, les fonds spéculatifs, les cryptos, etc). L’idéal, bien sûr, serait de changer de perspective afin de desserrer « l’ordre de la dette » et de revitaliser le secteur public.
A lire aussi : « Trump sera très généreux envers Musk et les “tech bros” qui gravitent autour de lui » (entretien avec Melinda Cooper).
4. Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ and the Capitalism of the Far Right, par Quinn Slobodian, Zone, 272p., 27 euros.
Le rapprochement d’une partie de la finance avec l’extrême droite soulève une apparente contradiction. D’un côté, nous dit-on, il y a l’imaginaire glacé de l’homo œconomicus, qui sait le prix de tout mais la valeur de rien et qui se défie du collectif. De l’autre, le mythe ethno-nationaliste de groupes humains hiérarchisés. Comment font-ils pour s’entendre ? Le livre de Quinn Slobodian permet de dénouer ce nœud. Son argument principal est que nous nous méprenons en faisant du néolibéralisme le règne de l’individu rationnel. Confrontés à des contestations grandissantes, des penseurs de ce courant se sont « tournés vers la nature » pour réhabiliter l’idée qu’il y aurait des inégalités indépassables, fondées sur la génétique, l’intelligence et même les races. Après la fin de la Guerre froide, beaucoup de ces théoriciens ont fini par estimer qu’un minimum de cohésion sociale, et même d'homogénéité ethnique, était nécessaire aux marchés libres. Cela les a amené à défendre l’idée que le capitalisme est le génie de l’Ouest, que les inégalités sont éternelles et que toute tentative de les aplanir à travers l’Etat providence est vouée à l’échec. Les capitaux et les biens peuvent bouger, pas les personnes. Pour l’historien, nous assistons au durcissement de ce suprémacisme autour de ce qu’il appelle les « three hards » : la défense d’une hiérarchie raciale (hardwired human nature, avec le culte du QI présenté comme le moyen de quantifier l’aptitude à triompher dans l’économie de la connaissance), de frontières fermées (hard borders) et d’un retour vers l’or comme seul réel moyen de préserver la valeur face à des gouvernements corrompus qui dévaluent la monnaie (hard money). Javier Milei est un parfait exemple de cette évolution ◆
J’aurais pu ajouter à cette liste le livre de Benjamin Lemoine sur les fonds-vautour ou celui publié par mes collègues de Mediapart sur le séparatisme des riches. Quels sont les livres qui vous ont paru intéressants ces derniers temps pour comprendre l’époque ? Faites-m’en part en commentaire ou par mail, je suis curieux d’avoir vos recommandations (remi.noyon@gmail.com)
📆 A venir : qu’est-ce que ça fait de bosser pour un fonds “vert” ?, généalogie du taux d’actualisation, stablecoin et cryptomercantilisme. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.







Augmenter les revenus, baisser les coûts , on sait que ça ne finit jamais bien