Pourquoi la Chine fascine certains écologistes ?
L'Empire du Soleil.
Bonjour les ami.e.s,
Avec la rentrée, j’ai pris un peu de retard dans cette newsletter et le rythme en a été plus erratique ; toutes mes excuses. Néanmoins, ces petites irrégularités m’ont permis d’aller un cran plus loin dans un sujet intimidant et de faire relire ce qui suit par des gens qui s’y connaissent mieux que moi afin de ne pas reproduire les cascades de Sophia Chikirou.
Dans Proust, tout le monde a retenu la réplique de la duchesse de Guermantes, qui, alors qu’on l’interroge sur son front soucieux, répond, magnifique : « La Chine m’inquiète ». Cette phrase sert souvent d’exergue aux essais consacrés à la Chine, qui alternent entre deux impulsions : ou bien ce pays conquérant va tout avaler, ou bien il est au bord de l’effondrement. Moins connue est cette autre mention moqueuse présente dans la Recherche : « Tu nous menaçais d’aller passer définitivement ta vie en Chine tant tu étais épris de ce pays ».
C’est ce refrain – l’attrait davantage que l’inquiétude – que l’on entend en ce moment dans des cercles écologistes et patronaux. Par contraste avec les Etats-Unis, la Chine semble prendre au sérieux le réchauffement climatique. Par contraste avec l’Union européenne, elle a l’air d’y mettre des moyens. Il y a encore quelques années, la fascination pour le modèle chinois, aux relents culturalistes (l’éthos confucéen étant supposé plus holistique, plus environmentally friendly), paraissait minoritaire, aisément dégonflable. Mais le vent a tourné. A gauche comme à droite, on trouve des commentaires si ce n’est élogieux, au moins admiratifs pour un régime qui a réussi à faire décoller les énergies renouvelables. Dans Foreign Policy, l’historien Nils Gilman écrit ainsi que « la Chine est passée du statut de plus grand pollueur mondial à celui de leader mondial des technologies vertes […] en tirant parti des avantages uniques de son modèle autoritaire de développement ». Plus sobrement, le dernier rapport du think-tank Ember commence par ces mots : « La Chine démontre que la décarbonation peut aller de pair avec la modernisation industrielle, la création d'emplois et l'amélioration de la qualité de vie ».
Pour comprendre ce qui fascine, il faut repartir de la base, et la base, en Chine, c’est le charbon. Trop pauvre en pétrole et en gaz pour soutenir sa consommation, inquiète de voir ses approvisionnements coupés par les Américains au niveau du détroit de Malacca, la Chine s’est appuyée après le début des réformes des années 1970 sur la plus sale des énergies fossiles. C’est ainsi qu’elle est devenue le principal pays charbonnier au monde et que ses villes se sont couvertes d’un nuage de pollution (l’airpocalypse). Au début des années 2010, la donne change. Confronté aux mécontentements, sentant le coup géo-économique à saisir, flairant l’avantage réputationnel, le régime développe à marche forcée les trois piliers du solaire : les panneaux photovoltaïques, puis les batteries et les voitures électriques. Les Chinois n’ont pas inventé ces technologies (la batterie lithium-ion a été mise au point par un Britannique, un Américain et un Japonais), mais ils en ont fait une véritable industrie. Ces trois secteurs dits « nouveaux » – en référence aux spécialisations précédentes qu’étaient l’électroménagers, les meubles et les vêtements – auraient représenté environ 40 % de la croissance du PIB chinois en 2023, selon certaines estimations. Les prix se sont effondrés et, ayant cassé la concurrence, la Chine domine ces marchés de la tête et des épaules (au-delà de 80 % pour les panneaux solaires). L’an dernier, les nouvelles capacités solaire et éolienne chinoises dépassaient le total de celles déjà installées aux Etats-Unis.
Cet essor bouleverse plein de choses. Tout d’abord, très prosaïquement, il rend envisageable la décrue du charbon dans la production électrique chinoise, ce qui serait une excellente nouvelle pour le climat. Ce point d’inflexion a déjà été annoncé plusieurs fois, mais il y a des raisons de penser qu’il se rapproche, voire même qu’il vient d’être passé. Rien ne sera résolu pour autant : un pic peut être suivi d’un plateau ou d’une trop lente descente. Mais, face à Trump qui s’en prend méthodiquement aux renouvelables pour protéger la rente pétrogazière, le clair-obscur est saisissant. D’un côté, les Etats-Unis qui mettent le paquet sur une IA très énergivore. De l’autre, la Chine qui propose à prix cassé des moyens d’électrifier des pans entiers de l’économie. Même si l’effort chinois s’explique par des raisons autres que le climat (réduire la pollution aux particules fines, desserrer le goulot d’étranglement énergétique, imposer des standards techniques), il peut avoir des effets bénéfiques sur les émissions mondiales si des pays du Sud Global s’en saisissent. Les investissements chinois à l’étranger qui concernent l’industrie de la transition « dépassent » déjà les sommes « investies par les États-Unis au cours des quatre années du plan Marshall ».

Cette poussée sur les énergies renouvelables, ainsi que la volonté chinoise de proposer un nouvel ordre international, bouscule d’ailleurs les relations entre la Chine et les Etats-Unis. La guerre commerciale en cours ne se comprend pas sans un bref retour historique, exposé dans Le capitalisme contre la mondialisation (2024), du chercheur Benjamin Bürbaumer : ce qui était conçu comme une symbiose transpacifique – la Chine étant l’atelier du monde, proposant une masse de travailleurs bon marché – est devenu une rivalité après la crise de 2008 avec la montée en gamme des produits chinois et les Nouvelles Routes de la Soie. L’aspect énergétique donne des couleurs encore plus vives à cette confrontation et certains n’hésitent plus à proposer une Entente Verte contre l’Axe du Pétrole. Ici, l’Europe et le Sud Global, acceptant le leadership de la Chine sur la transition, ouvrant leurs marchés aux panneaux solaires et voitures électriques de celle-ci. Là, les Etats-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite et tous les rogues states du climat.
L’autre contraste, cette fois-ci avec les Européens, tient à la vitesse avec laquelle s’est déployé ce nouveau secteur des renouvelables. Les raisons de cette réussite font l’objet d’une intense exégèse. Parfois, le propos est très apologétique. Dans The New China Playbook (2023), par exemple, l’économiste Keyu Jin vante le paternalisme du Comité permanent du Politburo qui, en s’appuyant sur les valeurs confucéennes du peuple chinois, a réussi une expansion spectaculaire et n’est plus confronté qu’à une difficulté : comment passer à un modèle de croissance plus qualitatif et satisfaire les désirs postmatérialistes des nouvelles générations ? Parmi les causes de la réussite, la coexistence d’un Etat visionnaire, qui se décentralise dans les multiples échelons locaux, et d’une compétition vivace et féroce entre régions et entreprises, qui permet d’affûter les produits avant qu’ils ne rencontrent les marchés mondiaux. La censure, le sort de certaines ethnies et l’autoritarisme sont à peine évoqués et quand ils le sont, c’est à travers de très doux euphémismes.
D’autres analyses sont plus nuancées, tout en restant flatteuses. Sans nier que la réussite chinoise ait pu bénéficier au début d’un « transfert technologique forcé » et de la distorsion du marché par des mesures protectionnistes et de dumping organisé, le chercheur Anders Hove montre par exemple que les Chinois se sont surtout appuyés sur l’intégration des chaînes de valeur (le constructeur automobile BYD en est un cas d’école), ce qu’on appelle la « clusterisation », à savoir le regroupement géographique des acteurs concernés, un soutien constant du gouvernement, à travers des tarifs de rachat, des prêts bonifiés ou des obligations d’installation et, bien sûr, un très large marché intérieur. Dans la même veine, mais avec un propos plus large, Dan Wang dresse une opposition entre l’« État ingénieur » chinois (engineering state), et la « société juridique » américaine (lawyerly society). L’idée qui traverse son livre Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future (2025) est que les deux modèles ont leur dérive (côté chinois : la surveillance, la politique brutale de l’enfant unique ; côté américain : les grands projets bloqués, la perte du mojo) mais qu’une synthèse est possible. A gauche, j’en parlais dans une précédente newsletter, certains s’intéressent ainsi à la Chine avec l’espoir d’y trouver de l’inspiration pour discipliner le capital.

Tout cela étant dit, il n’est pas impossible que cette fascination se dissipe dans les années qui viennent. La Chine est frappée par une crise de surproduction « solaire » dont elle aura du mal à se dépêtrer si les frontières commerciales de l’Europe et de l’Amérique se referment. « En 2024, la Chine produisait deux fois plus de panneaux qu’elle n’en installait », souligne un article du Monde. Des aides sont progressivement retirés, ce qui a pour effet de fragiliser la survie financière des entreprises concernées. « Il n’est pas certain que le secteur puisse être rentable à long terme sans contrôle des prix par le gouvernement », note même Philipp Köncke, à l’université d’Erfurt. Bien qu’elle laisse entrevoir un futur d’abondance énergétique, la tendance des renouvelables à avoir des coûts marginaux qui tendent vers zéro est un problème dans un monde organisé par la rentabilité, même en Chine. Actuellement, la stratégie du gouvernement semble être de consolider le secteur du photovoltaïque autour de quelques acteurs afin de faire remonter leurs profits, en se tournant vers l’exemple historique de l’OPEC. Enjeu supplémentaire : la bonne tenue du grid électrique qui nécessitera des investissements conséquents si la part du solaire et de l’éolien continue d’augmenter (par exemple, pour gérer la variabilité de la production et les pics de demande qui peuvent être renforcés par les déréglements climatiques).
L’autre question centrale est de savoir si cet essor des renouvelables permettra réellement de transformer la Chine en un « électro-Etat » et si ce pays officiellement communiste réalisera le rêve des libéraux : découpler la croissance des émissions carbonées. Bien sûr, certaines données sont encourageantes – la moitié des voitures vendues dans ce pays sont électriques, par exemple. Mais ces dernières années, les ouvertures de centrales à charbon se sont poursuivies – le Parti semble considérer qu’il y va de la sécurité énergétique de la nation, même si ces unités sont moins utilisées –, l’usage du gaz naturel a progressé et la pétrochimie n’a pas faibli. La décrue fossile peut prendre du temps. Par ailleurs, les technologies vertes créent de nouvelles pollutions (celles issues des mines, par exemple) rejetées aux périphéries. Enfin, et c’est peut-être le point le plus fondamental, le gros risque est que la volonté de verdir les mégalopoles chinoises ne justifie une intrusion sans cesse plus poussée dans le corps social, ne serve de prétexte à la solidification de l’autoritarisme ; une thèse développée dans China Goes Green : Coercive Environmentalism for a Troubled Planet (2020).

On peut être séduit par la dimension colbertiste de la Chine, qui met en relief les limites de notre propre orthodoxie économique. On peut aussi estimer, comme le suggère le journaliste Bill McKibben, que le plus rapide chemin vers la décarbonation serait d’ouvrir toutes les frontières aux panneaux solaires venus de ce pays. Mais l’alternative que pose Nils Gilman entre l’Axe Pétrogazier et l’Entente Verte, et, plus largement, la fascination pour le modèle chinois, me mettent salement mal à l’aise. Au nom d’une green realpolitik, on en arrive à sous-entendre qu’il existe une contradiction intrinsèque entre liberté et climat, alors que tout l’effort de l’écologie politique est de montrer que les deux sont intimement liés. Comme disait l’autre, on peut sûrement faire mieux. Le problème a été posé par Jean Pisani-Ferry : « L’atout de la Chine, c’est de combiner – ce que nous ne savons pas faire – la planification et la concurrence. C’est la clé du succès […]. Allons-nous en être capables ? Ou allons-nous laisser un régime autoritaire ramasser la mise ? » Plutôt que de modèle, la Chine pourrait nous servir de miroir, comme me le glissait Thibaud Voïta, spécialiste des politiques énergétiques de ce pays : « Au fond, si l’on veut concurrencer la Chine, il faut édicter des objectifs clairs, au niveau national et européen, y mettre les moyens et nous y tenir. En sommes-nous encore capables ? » ◆
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📆 A venir : Freeman Dyson, planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Merci à François Bougon et Thibaud Voïta.


