Pourquoi cette hype autour des datacenters dans l'espace ?
Viser la lune, ça ne leur fait pas peur.
Bonjour les ami.e.s,
Vous l’avez remarqué ? La promesse de disposer des datacenters dans l’espace, pour contourner les nombreux obstacles qui se posent à leur déploiement sur Terre, est en train de quitter le royaume de l’étrange pour entrer dans le domaine du sérieux. Ce processus par lequel les idées les plus farfelues acquièrent une silhouette, prennent du poids et des contours, jusqu’à devenir le new normal, pourrait porter un nom ; ce n’est pas vraiment la fenêtre d’Overton, mais plutôt la certitude déjà ancrée en nous que la reproduction élargie du capital transforme toutes les limites en barrières qu’il faut enjamber.
Comme l’a montré le marxiste John Bellamy Foster, le capitalisme, quand il rencontre une difficulté, a trois manières de la surmonter. Il peut promettre de régler le problème plus tard, le déplacer ailleurs, ou bien miser sur une innovation technologique. Les datacenters spatiaux conjuguent ces trois aspects. Puisque la course à la puissance de calcul pour l’IA est insoutenable sur notre planète, tant elle consomme d’eau, d’énergie, et suscite des troubles de voisinage, il faut la propulser en orbite. Là, les puces pourront fonctionner grâce à une énergie solaire abondante – disponible en continu pour peu que la trajectoire soit bien choisie – et la chaleur générée pourra s’évacuer dans l’immensité. D’une pierre trois coups : la promesse technologique de coloniser dans le futur un nouvel endroit.
Cette idée n’est plus tout à fait de la science-fiction. Entre 2023 et 2024, un consortium d’entreprises européennes, autour de Thales Alenia Space, a travaillé à une « étude de faisabilité » pour montrer que « l’installation de grandes infrastructures spatiales à assemblage robotisé […] est à portée de main ». Ce fut le projet ASCEND – pour Advanced Space Cloud for European Net zero emissions and Data sovereignty. Aux Etats-Unis, plusieurs choses sont en cours : des start-up comme Aetherflux ou StarCloud (anciennement Lumen Orbit) sont en train de dépasser le stade du seed capital, Google vient d’en dire plus sur son projet SunCatcher, et le Wall Street Journal révélait récemment que Blue Origin, la société de Bezos, « dispose d’une équipe qui travaille depuis plus d’un an » sur le sujet et que Musk « prévoit d’utiliser une version améliorée de ses satellites Starlink pour héberger une charge utile informatique destinée à l’IA ».
Les pesanteurs du monde
Il y a de nombreuses différences entre ces programmes. Google, par exemple, mise sur une « constellation de satellites […] qui voleront à proximité les uns des autres, afin de permettre un transfert de données à très haut débit et à faible latence ». StarCloud envisage plutôt un système modulaire où des « conteneurs abritant les unités de calcul et de stockage ainsi que les infrastructures d’alimentation et de refroidissement » viendraient s’agencer au centre d’un immense carré de panneaux solaires. Quant aux Européens, les images qu’ils ont publiées évoquent plutôt des alvéoles assemblées par des robots autour d’un « noyau informatique ».
Ce qui est fascinant, quand on se plonge dans le détail de ces projets, c’est que l’on s’aperçoit que la tentative de s’extirper du monde clos pour profiter de l’univers infini est très vite déçue. La prolifération de datacenters spatiaux finirait par encombrer les orbites basses et par augmenter le nombre de débris (la fin de vie de ces infrastructures est généralement évacuée en une ligne). Les radiations mettent en danger le fonctionnement des puces (même si Google assure que les tests sont rassurants). L’évacuation de la chaleur depuis les composants jusqu’aux radiateurs extérieurs est compliquée. Les communications avec la Terre demandent à être améliorées pour éviter les interférences. Dans le cas des nuées, la coordination des satellites est cruciale pour éviter les collisions et maintenir des distances permettant l’échange de données sans latence. Dans celui des grands ensembles, l’assemblage par des robots multiplie le risque de fragilités. Bref, les pesanteurs du monde rattrapent assez vite ces projets.
Un fantasme et un aveu
Au fond, il faut lire ces propositions entre les lignes. On y perçoit à la fois un fantasme et un aveu. Le fantasme, c’est celui d’une production en apesanteur : nulle maintenance humaine dans cette affaire, tout se passe, pour l’entraînement des IA, entre des satellites, des robots, des liaisons optiques. On retrouve l’étrange cosmologie des patrons de la tech. Celle de Sam Altman, le patron d’OpenAI, qui s’émerveille du fait que les datacenters terrestres donnent à la planète l’allure d’une immense puce informatique. Ou celle Musk, qui se réfère souvent à l’échelle de Kardachev – dont l’implicite est que la puissance d’une civilisation se mesure à sa puissance énergétique. En les écoutant, on pense au philosophe Bruno Latour qui voyait dans la Modernité la volonté d’appliquer à toutes choses les lois mathématiques abstraites que l’on imagine régir l’univers et qui s’amusait du choc des économistes quand ils apprennent « que la Terre est devenue – est redevenue ! – une enveloppe active, locale, limitée, sensible, fragile, tremblante et aisément irritée ». Alors que Gaïa se rappelle à nous, les datacenters spatiaux peuvent être vus comme une tentative de refoulement : restons hors-sol encore un instant.
L’aveu est celui d’une fuite en avant. La présentation de ces projets commence presque toujours par la courbe de croissance attendue des puissances de calcul. C’est un fait presque naturalisé, qu’on justifiera en expliquant que l’IA est « comparable à l’électricité ou à la machine à vapeur ». Ensuite, dans l’exposé des motifs qui poussent à placer ces datacenters en orbite, on insiste sur le fait qu’ils accroissent les tensions environnementales sur notre planète (« Ces clusters sont impossibles à mettre en place avec les infrastructures énergétiques actuelles ») et qu’il faut les protéger des soubresauts climatiques ou humains (en facilitant la cybersécurité). On vante même leur capacité à améliorer, par l’observation satellitaire et le moulinage de ces données, la gestion des catastrophes, telles que les mégafeux. Le réchauffement est donc bien intégré à ces projections. C’est même l’une des rares justifications données. En effet, tous ces documents sont parcourus par une inversion de la logique. On ne s’y demande pas quels sont les besoins humains et comment y répondre, mais quels sont les besoins du capital et comment les humains pourraient s’y adapter. Par exemple, pour SpaceX, l’envoi de ces satellites est une divine surprise qui permet de trouver de nouveaux débouchés.
Green launcher
Bien sûr, un éclatement ou un dégonflement de la bulle IA pourrait ramener tout le monde à la raison. Mais les hésitations se concentrent pour l’instant sur d’autres facteurs. Chez les Américains, la principale pierre d’achoppement est économique : c’est le coût du lanceur, qui doit être divisé par huit pour passer en dessous de 200 dollars par kilogramme vers 2035, si l’on veut que cette industrie soit viable. Chez les Européens, cette donnée est aussi importante, mais elle est complétée par la tentative d’y trouver des avantages climatiques. Les subventions étant accordées sous la bannière de la neutralité carbone, il faut vanter la possibilité d’un - j’adore ce terme - Green launcher. Le cabinet Carbone 4, qui était chargé dans le cadre d’ASCEND d’estimer le bilan écologique de l’ensemble, ne peut cacher son scepticisme : il faudrait un « véritable exploit de la part du spatial européen » pour réussir à développer un lanceur « dont l’intensité carbone par kg de charge utile serait divisée par dix ». Et le rapport d’ajouter qu’un « tel projet ne doit pas occulter un principe cardinal dans la bonne marche de la transition : celui de la sobriété ».

Il y a malgré tout un aspect symbolique de ces satellites que je trouve presque poétique. Pour bénéficier en continu du rayonnement solaire, il leur faut suivre une orbite héliosynchrone, être en permanence sur la ligne de terminaison entre l’aube et le crépuscule terrestre. C’est une belle métaphore de ce que Carl Sagan désignait comme notre « adolescence technologique ». Peut-on repousser le mur du climat ? De quel côté tombera la pièce ? Nuit ou jour ? En 1973, ce célèbre astrophysicien craignait notre propension à l’autodestruction. Peut-être, disait-il, l’univers est-il vide parce qu’il existe un tragique laps de temps entre l’émergence d’une nouvelle technologie déchaînant la puissance et la maturité réflexive qui permet d’en faire le meilleur usage… Ça passe ou ça casse, mais pas question de ralentir ◆
🍲 Zakouskis
◇ La start-up israélo-américaine Stardust dont nous avons déjà beaucoup parlé dans cette newsletter, continue de susciter les critiques. Cette fois, ce sont Janos Pasztor, diplomate à la retraite, et Shuchi Talati, de l’Alliance for Just Deliberation on Solar Geoengineering, qui dénoncent dans Le Monde le fait que « la priorité n’est plus la recherche mais la commercialisation » dans le domaine de la géo-ingénierie solaire. La parole de Janos Pasztor a du poids puisqu’il avait rédigé à la demande de Stardust un audit extérieur qui n’a pas été suivi d’effets. Un extrait de la tribune :
Stardust bafoue les principes de gouvernance de la recherche élaborés au cours des quinze dernières années […] en contournant les impératifs de transparence, de consultation du public et de contrôle démocratique. En matière de gouvernance, les vagues déclarations de Stardust sur ses bonnes intentions ne valent rien. La seule chose qui importe est de savoir si la géo-ingénierie solaire peut être mise au service de l’intérêt général. Un objectif qui ne peut être atteint lorsqu’une telle intervention dans notre atmosphère commune est soustraite à l’examen et au contrôle du public par le droit de la propriété intellectuelle.
◇ Aux Etats-Unis, les attaques contre les sciences du climat se poursuivent. L’administration Trump a annoncé son intention de démanteler le National Center for Atmospheric Research (NCAR). Situé à Boulder, dans le Colorado, ce centre est à la pointe des recherches en climatologie. On lui doit par exemple le Community Earth System Model (CESM), très utilisé par les chercheurs. Selon la Maison Blanche, c’est le « principal bastion de la folie climatique de gauche ». Au même moment, dans le New York Times, l’influent blogueur Matthew Yglesias, proche des Démocrates, exhorte la gauche américaine à soutenir l’industrie pétrogazière.
◇ Pour Bon Pote, Thibaut Schepman a enquêté sur les violences dirigées, en France, contre les militants écologistes. Le journaliste a identifié 200 agressions au cours de la dernière décennie dont seules 5% ont abouti à des condamnations. Le papier est édifiant :
Environ 95% des agressions envers les défenseurs de l’environnement restent impunies. Leur nombre et leur gravité s’accélèrent ces dernières années, avec de véritables commandos civils qui s’organisent pour réprimer les écologistes.
◇ Créée sous l’égide de la Fondation CNRS, la Fondation Albédo a lancé, le 3 décembre, au Quai d’Orsay, la Décennie francophone des sciences de la Cryosphère. Des invités n’ont pas pu s’empêcher de noter que la géo-ingénierie solaire y était présentée sous un jour favorable (avec même une slide sur le diagramme de la serviette), ce qui n’est guère étonnant puisque la Fondation Albédo a été lancée par Frederik Paulsen. Ce milliardaire suédois, qui doit sa fortune au groupe pharmaceutique Ferring, a publiquement dit son soutien à la géo-ingénierie polaire et solaire. Il préside aussi le conseil d’administration du réseau de recherches UArtic.
◇ Un article publié par Earth’s Future explore justement des scénarios d’éclaircissement des nuages pour contenir la hausse des températures en Arctique. Trois modèles ont été utilisés. S’ils s’accordent sur le fait qu’un refroidissement est possible, ils diffèrent sur les quantités nécessaires de sels marins. Les effets sur la circulation thermohaline de l’Atlantique (AMOC) pourraient être positifs, mais les auteurs reconnaissent que « tous les processus qui gouvernent ce phénomène ne sont pas représentés dans ces modèles ». Ils insistent aussi sur le fait que ces scénarios sont idéalisés et ne prennent pas en compte la « faisabilité technique ou de gouvernance d’un tel déploiement, ni ses impacts sur les communautés côtières, les écosystèmes et la chimie atmosphérique ».
📆 A venir : qu’est-ce que ça fait de bosser pour un fonds “vert” ?, les océans avec Laurent Bopp, la finance autoritaire, la Défense, l’Islande face à l’AMOC. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





