Pour le ministre de l'environnement islandais, l'AMOC n'est plus un problème lointain
Is winter vraiment coming ?
Bonjour les ami.e.s,
En novembre, on apprenait que l’Islande considérait désormais l’effondrement de la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique (AMOC) comme une menace pour sa sécurité nationale. Cette annonce est l’aboutissement d’une série d’alertes sur l’état de ce système de courants marins qui organise les flux de chaleur entre les deux hémisphères.
Pendant longtemps, le consensus scientifique était plutôt rassurant quant à l’avenir de cet élément critique du système-Terre. Mais depuis quelques années de nombreux chercheurs pensent que ce risque a été sous-estimé. Ils craignent que les perturbations liés au réchauffement climatique – en particulier, la fonte de la calotte glaciaire du Groenland et les changements de pluviométrie – ne bouleversent le déplacement de ces masses d’eaux.
En cas d’affaiblissement ou même d’arrêt de ce phénomène, les températures chuteraient drastiquement sur une bonne partie de l’Europe et dans les pays nordiques. Ce ne serait pas Le Jour d’Après, mais ça ne serait pas drôle quand même. Pour mieux comprendre comment l’Islande envisage ce scénario catastrophe, j’ai sollicité son ministre de l’environnement, Jóhann Páll Jóhannsson, qui m’a répondu par mails. Voici la teneur de nos échanges ◇
L’Islande a classé l’effondrement potentiel de l’AMOC comme un risque pour sa sécurité nationale. Que signifie concrètement cette qualification ?
Jóhann Páll Jóhannsson Que nous n’avons plus affaire à un problème environnemental lointain ou abstrait. Il s’agit d’un risque systémique susceptible de saper les fondements mêmes de notre société : nos systèmes alimentaires, notre sécurité énergétique, nos infrastructures, notre économie et, en fin de compte, notre capacité à vivre en sécurité dans ce pays.
Le fait de porter cette question au niveau du Conseil de sécurité nationale garantit qu’elle sera traitée avec tout le sérieux qu’elle exige. Cela permet de réunir l’ensemble des ministères et institutions concernés, au-delà de ceux chargés de l’environnement ou du climat, afin d’évaluer, planifier et coordonner notre réponse. Lorsqu’un risque est potentiellement irréversible et comporte des conséquences catastrophiques, l’incertitude n’est pas une raison pour l’inaction. Il faut agir tôt, de manière transparente et décisive. C’est le principe de précaution.

Pourquoi un affaiblissement potentiel de l’AMOC représente une menace aussi grave pour l’Islande ?
La vulnérabilité de l’Islande est ancrée dans la géographie et la physique. Nous sommes une nation insulaire de l’Atlantique Nord, façonnée par les courants océaniques, dont l’AMOC, qui régule les températures, les précipitations et les tempêtes dans notre région.
Les données scientifiques indiquent que l’AMOC possède des seuils de stabilité distincts, souvent qualifiés de points de bascule. Une fois ceux-ci franchis, les changements peuvent devenir abrupts et irréversibles, en tous cas à l’échelle des temps humains. Des recherches montrent que, dans un scénario de fortes émissions, un affaiblissement progressif au cours de ce siècle peut entraîner un effondrement ultérieur. Des études plus récentes suggèrent que cette perte de stabilité pourrait survenir à des niveaux de réchauffement proches de 2,5 °C - un horizon vers lequel le monde se dirige actuellement.
Nous ne disposons pas encore de modélisations détaillées traduisant cet effondrement en chiffres précis de température ou en impacts sectoriels pour l’Islande. Mais nous savons que les effets pourraient être profonds : un climat beaucoup plus froid et plus instable, des régimes de précipitations modifiés, des tempêtes plus extrêmes, de la glace de mer affectant le transport maritime, ainsi que de graves perturbations des pêcheries, de l’agriculture, des systèmes énergétiques et des infrastructures.
Il ne faut pas seulement considérer le moment où se manifesteraient les conséquences les plus sévères, mais aussi celui où serait franchi le point de bascule qui nous engagerait vers cet horizon. Cela pourrait se produire au cours des prochaines décennies. Du point de vue de la gestion des risques, cette distinction entre les temporalités est cruciale.
L’adaptation à de tels changements est-elle concevable ?
Je veux être honnête. Les Islandais sont habitués à vivre avec des forces naturelles puissantes, et notre société a démontré sa résilience face aux tremblements de terre, aux éruptions volcaniques et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Mais un effondrement de l’AMOC ne constituerait pas un choc temporaire. Ce serait un changement structurel de notre système climatique.
Un certain niveau d’adaptation et de préparation est à la fois nécessaire et possible. C’est pourquoi nous sommes en train d’élaborer une politique globale de préparation aux catastrophes naturelles, qui doit être finalisée d’ici 2028. Nous y examinerons la pertinence de plans de contingence liés à l’AMOC. À ce stade, aucune option n’est exclue. Dans le même temps, nous devons être clairs : il existe un risque réel d’en arriver à des conditions dans lesquelles l’adaptation serait extrêmement coûteuse, voire irréalisable. C’est pourquoi la réduction des émissions, afin de diminuer la probabilité d’un effondrement, doit rester notre objectif principal.
Le réchauffement climatique est en grande partie causé par des pays éloignés de l’Islande, dont beaucoup ne perçoivent pas l’effondrement de l’AMOC comme une préoccupation immédiate. Pourquoi accepteraient-ils de procéder à des réductions radicales des émissions ?
Les émissions de l’Islande sont, c’est vrai, faibles à l’échelle mondiale, mais le risque climatique n’est pas réparti en fonction des responsabilités. L’AMOC, par exemple, ne répond pas aux frontières nationales. L’Islande doit continuer à réduire ses propres émissions, à transformer ses systèmes énergétiques et à investir dans des solutions climatiques. Nous devons aussi agir sur le plan international, par la diplomatie, la coopération et l’exemplarité, pour défendre l’idée que la réduction des émissions n’est pas seulement un objectif environnemental, mais une question de stabilité et de sécurité mondiales.
Même si nous ne pouvons pas éliminer totalement le risque, réduire le réchauffement diminue la probabilité de franchir des seuils irréversibles. C’est un argument convaincant pour tous les pays, y compris ceux qui ne considèrent pas initialement l’AMOC comme leur problème. Bien que ce phénomène puisse sembler géographiquement lointain, son affaiblissement ou son effondrement aurait des conséquences à travers les continents, du fait des perturbations économiques et de l’instabilité géopolitique. Les mécanismes de refroidissement des courants océaniques se dirigeant vers le sud seraient également ralentis, augmentant ainsi le réchauffement près de l’équateur ; un effondrement aurait donc des conséquences bien plus larges que pour la seule Islande ou les pays nordiques.
Comment faire passer les points de bascule de la marge du débat scientifique au cœur des politiques mondiales ?
Les gouvernements doivent parler ouvertement de ces risques et cesser de les traiter comme spéculatifs ou secondaires. En intégrant l’AMOC dans les discussions sur la sécurité nationale, l’Islande fait précisément cela. Il faut aussi relier les connaissances scientifiques à la prise de décision : systèmes d’alerte précoce, analyses de scénarios et évaluation des impacts. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir avec certitude, mais d’identifier les vulnérabilités et de s’assurer que les institutions sont prêtes à réagir.
Même dans un paysage international fragmenté, on observe une reconnaissance croissante, à travers l’Europe, du fait que ces risques nécessitent une approche spécifique. L’AMOC, par exemple, apparaît de plus en plus dans les exercices de prospective stratégique, les analyses liées à la défense et la planification de la résilience. L’Islande coopère avec ses voisins et partenaires dans le cadre de dispositifs existants, même si une coordination dédiée à l’AMOC reste, à ce stade, limitée. L’un de mes principaux objectifs lors de la COP30 a été d’en discuter avec des chefs d’État et de gouvernement, et j’ai choisi de me concentrer sur cette question dans mon discours en séance plénière.
Par l’intermédiaire de l’Advanced Research and Invention Agency (ARIA), le Royaume-Uni entend surveiller et modéliser les points de bascule climatiques et développer des systèmes d’alerte. L’Islande va-t-elle se doter de tels outils ?
Des représentants de mon ministère ont rencontré les équipes d’ARIA. Il s’agit d’une initiative intéressante et des programmes de recherche de grande ampleur comme celui-ci sont très importants. En Islande, une évaluation des besoins supplémentaires en matière de recherche est en cours. La surveillance, la modélisation et les systèmes d’alerte seront essentiels à la gouvernance des risques climatiques et l’Islande est prête à contribuer, coopérer ou s’engager dans de tels efforts.
À l’heure actuelle, l’élaboration de seuils d’alerte susceptibles de déclencher une planification d’urgence ou une montée en intensité des politiques n’est pas suffisamment mûre pour être discutée. En raison de la nature des points de bascule, attendre un signal unique et définitif serait d’ailleurs dangereux. Il faudrait plutôt se fonder sur des faisceaux d’indices : tendances persistantes à l’affaiblissement, changements dans les apports d’eau douce et la stratification de l’océan, déclin de la stabilité du système.

L’Islande envisagerait-elle de participer au déploiement de la géo-ingénierie solaire si celle-ci apparaissait comme le seul moyen de limiter un dépassement des températures ?
La priorité de l’Islande demeure la réduction des émissions, la prévention des points de bascule et l’adaptation à ce qui est d’ores et déjà inévitable. Cela étant dit, à mesure que les risques s’intensifient, les sociétés débattront de plus en plus d’options qui étaient autrefois jugées impensables. Toute discussion sur des interventions aux conséquences planétaires doit être menée avec une extrême prudence, un examen scientifique rigoureux et, par-dessus tout, un contrôle démocratique. L’intégration des risques climatiques dans les structures formelles de sécurité et de gouvernance participe à garantir que ces questions, si elles devaient un jour se poser, seront soumises à l’examen public ◆
Le débrief
Ce qui me frappe dans les réponses de Jóhann Páll, c’est qu’on y voit apparaître les quatre grandes difficultés qui se posent à la « gouvernance du système Terre » :
Comment anticiper des ruptures quand nos sociétés sont fondées sur la linéarité ? Quand l’AMOC « fonctionne », il ne se passe rien, mais quand ce système s’arrête, il est déjà trop tard…
Comment faire pour gérer des temporalités différées ? Le passage du point de bascule peut se faire bientôt mais ses effets, devenus inéluctables, ne se matérialiser pleinement que plus tard…
Comment préparer et mobiliser la population quand la menace est floue ? Imaginez : une poignée de scientifiques vous expliquent que nous approchons de seuils irréversibles, ce qui nécessite de bouleverser notre quotidien, mais qu’ils ne sont sûrs de rien… Comment réagiriez-vous ? Le roman Le Problème à trois corps est une jolie réflexion sur cet aspect.
Comment dépasser le système westphalien pour gérer des enjeux planétaires ? C’est un problème plus classique du réchauffement climatique : les émissions de gaz à effet de serre d’une nation peuvent entraîner la perte d’une autre.
🥂 Bonnes fêtes !
L’année se termine et je vous souhaite de très bonnes fêtes ! Si vous avez envie de prolonger la conversation, n’hésitez pas à m’écrire, par mail (remi.noyon@gmail.com) ou via le formulaire ci-dessous. Je réponds :)
🎙️ Un brin de promo
Ci-dessous, le centième épisode du podcast 20 minutes avant la fin du monde.
📆 A venir : qu’est-ce que ça fait de bosser pour un fonds “vert” ?, les océans avec Laurent Bopp, la finance autoritaire, la Défense. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.






