"Overshoot" versus "Abundance" : le combat de deux best-sellers
Cette semaine, on lit en parallèle le livre d'Andreas Malm et Wim Carton et celui d'Ezra Klein et Derek Thompson. Une manière de jauger la forme des écomarxistes contre celle des libéraux de gauche.
Bonjour,
Nous sommes à J+2887 depuis l’accession d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, la part des fossiles dans l’énergie mondiale est toujours d’environ 80% et aujourd’hui on parle de deux livres entre lesquels il faut choisir.
Cela fait désormais quelques années que se constitue une littérature sur la débâcle climatique, que l’on pourrait ranger sous la catégorie overshoot studies et qui est aux prises avec une question aiguë : pourquoi échouons-nous aussi pitoyablement face au réchauffement ?
Deux ouvrages, tout juste parus et qui font du bruit chacun dans leur coin du ring, posent les coordonnées de ce débat : Abundance d’Ezra Klein et Derek Thompson et Overshoot de Wim Carton et d’Andreas Malm. Leur lecture croisée permet de jauger l’état de forme de deux protagonistes importants : les liberals bon teint et les écomarxistes remontés. Pour l’amusement, on a organisé un petit combat entre eux et l’arch-villain Pétrogaz. Voyons qui s’en sort le mieux.
Mais avant cela, présentation des combattants.
💪 Premier combattant : Abundance, où comment espérer convaincre l’adversaire en se concentrant très fort
La gauche américaine est en lambeaux mais ne désespère pas de reconquérir le centre du ring. En son sein, Ezra Klein, éditorialiste star du New York Times, incarne l’intelligentsia liberal, symphatique et déliée. Le livre qu’il a écrit avec Derek Thompson, journaliste à The Atlantic, se veut à la fois une introspection des échecs du parti démocrate et une méthode pour « bâtir un meilleur futur ». On pourrait s’attendre à une défense ambitieuse et combative du libéralisme de gauche, solutionniste, pro-croissance verte, qui irait plus loin que la dernière tentative du genre - le loupé Not the End of the World d’Hannah Ritchie.
Déception. Comme l’essai de Ritchie, Abundance évacue tout enjeu de classe ou de race pour écraser la transition énergétique sur un chiasme simple : électrifier ce qui est carboné, décarboner l’électricité. Exit les hiérarchies et inégalités de ce monde. L’ouvrage aligne tous les clichés des « nouveaux optimistes » (exemple : au XIXe, Londres étouffait sous le smog, preuve qu’il n’y a pas de fatalité dans la lutte contre les pollutions) et, quand il s’encanaille, c’est avec les tenants du folklorique fully automated luxury communism, des marxistes cornucopiens pour qui nous sommes proches du paradis sur terre, grâce aux robots, à l’IA et au nucléaire.
La principale thèse d’Abundance est que l’Amérique a perdu son mojo en s’engluant dans des réglementations toujours plus tatillonnes : il y est plus difficile de construire, d’innover, de réparer. « Nos meilleurs éléments passent leur vie à remplir des formulaires. » Le texte méli-mélotte le long de cet axe. La critique de la bureaucratisation pourrait être intéressante si elle n’avait pas déjà été faite – avec plus de brio et dans une veine plus libertaire – par David Graeber dans The Utopia of Rules. Dans le contexte du second mandat de Trump, l’analyse de Klein et Thompson vise surtout à expliquer la fuite de l’électorat démocrate et les hoquets du Green New Deal : entre conformisme, nimby et juridicisation à outrance, la société américaine est bloquée, ouvrant la porte à un désir autoritaire.
Dénouer cette pelote, retrouver le sens du risque, permettrait à en croire les auteurs de construire un avenir qui coche toutes les cases de l’écomodernisme : « des rues remplies de voitures électriques à conduite autonome », « de gigantesques installations de désalinisation », « des robots qui construisent nos maisons », « des dispositifs portables qui scannent notre corps pour détecter les maladies ». A aucun moment, après avoir déplié les obstacles qui se présentent par le haut (régulations), les auteurs ne s’interrogent sur les freins qui se présentent par le bas, et la difficulté matérielle de faire plus avec moins. La décroissance est abordée – signe important puisque ce courant était hier quasi-inexistant en Amérique –, mais les auteurs n’ont pas cherché plus loin que les écrits de Jason Hickel, référence sur le sujet dans le monde anglo-saxon. Et elle est évacuée d’un trait de plume – les gens n’en veulent pas – avec le contresens habituel puisqu’elle est décrite comme une pénurie organisée. Candidement, les auteurs concluent en expliquant qu’il est plus porteur de défendre une « politique d’abondance » – no shit, Sherlock – sans s’interroger sur le mode de vie américain, le consumérisme, le découplage, les désirs artificiels, etc.
Le passage sur l’intelligence artificielle est le plus confondant. Aucun discernement technologique dans les trois pages qui lui sont consacrées, juste une sorte de fatalisme oscillant entre la realpolitik (celui qui maîtrisera l’IA dominera ses voisins) et l’optimisme gentillet (qui sait ce que nous serons capables de faire demain ?). En gros, puisque l’IA est là, il faut y aller. Et puisqu’il faut y aller, il faut de l’énergie. Et pour qu’elle soit propre, il faut qu’elle soit renouvelable. Voilà, problem solved. Aucune réflexion sur les usages. L’expression la plus pure de cet idéalisme – la volonté fait plier la matière – est donnée quand les auteurs écrivent que « la crise est un mécanisme de focalisation » et que ce sont « les dirigeants qui définissent ce qui constitue une crise ». Distillée à son essence, cette idée a quelque chose de troublant, et de presque charmant.
🥊 Bref, forme moyenne, sparring trop simple, possibilité tout de même de coups surprenants.
💪 Deuxième combattant : Overshoot, où comment chercher le KO sans réfléchir à l’après
A côté de cela, le livre de Carton et Malm est beaucoup plus sombre et se lit comme une histoire récente de la débâcle climatique. La thèse centrale est que la sortie rapide des énergies fossiles, puisqu’elle suppose d’échouer de nombreux actifs, fait craindre aux capitalistes une telle secousse économique qu’ils préfèrent la reporter encore et encore.
C’est le fondement de l’idéologie de l’overshoot, qui organise la procrastination grâce à la promesse des aspirateurs à CO2 dans la deuxième moitié du siècle et de la géo-ingénierie solaire pour écrêter le pic des températures. Ainsi, ce n’est pas parce que nous sommes procéduriers que la transition énergétique patine, mais parce que des mécanismes capitalistiques assez simples en bloquent le déploiement.
Les auteurs reprennent les arguments du géographe Brett Christophers pour montrer que le pétrole et le gaz, par exemple, restent très rentables et que, sans intervention extérieure, il n’y a aucune raison pour que les riches de ce monde s’en détournent. Plutôt que d’épiloguer sur les avantages des renouvelables, le mouvement écologique devrait se donner un seul but : l’échouage d’actifs bruns, en d’autres termes la « destruction politique du capital fossile ». Bien sûr, la destruction du capital est le moteur schumpétérien du capitalisme, mais cette fois c’est une destruction extérieure, imposée, qui est requise. Nous n’avons pas le temps d’attendre que d’autres énergies deviennent plus rentables.
Echouer ces actifs est une tâche qui n’a jamais eu d’équivalent. Malm et Carton la comparent à l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis et aux expropriations bolcheviques. La dévalorisation des infrastructures fossiles « viserait directement un type de ressource, comme chez Lincoln », mais se propagerait dans tous les recoins de l’économie, comme chez Lénine. Comment pourrait-elle advenir ? En bons marxistes, les auteurs soulignent une tension entre les forces productives et les rapports de production : le profit que quelques uns tirent de l’extraction de ressources limitées comme le pétrole et le gaz est rendu intolérable par la manne quasi-infinie du solaire et de l’éolien qui permet théoriquement de satisfaire les besoins de tous. A mesure que nous plongeons dans la crise climatique, cette contradiction, entre les forces du Soleil et du vent et celles des combustibles du sol, s’aiguisera.
Mais il ne s’agit pas, comme dans les formes de marxisme les plus quiétistes, d’attendre que le fruit mûr tombe de l’arbre. « Dans le jargon de Gramsci, écrivent-ils, nous n’avons pas le temps de mener une guerre de position. Lorsque les budgets carbone sont épuisés, une guerre de mouvement est la seule option qui reste. » Et pour frapper un grand coup, ils ont un grand plan. La faiblesse du capitalisme financier est que, tel un enfant, il est sujet à des terreurs nocturnes. Si les investisseurs sont, pour une raison ou une autre, convaincus que la fête est finie, que les actifs fossiles ne vaudront bientôt plus rien du tout, alors ils quitteront l’arbre comme une nuée de moineaux. C’est une prophétie autoréalisatrice.
Il faut donc générer une panique, un doute dans l’esprit des gens qui décident. Comment faire ? Les auteurs citent l’exemple du référendum d’août 2023 en Equateur. Les électeurs ont alors voté pour la fin de l’exploitation pétrolière dans le Parc national Yasuni. C’est ce genre de signaux qui, en se multipliant, pourrait faire craindre aux capitalistes que la destruction du capital fossile est sur le point de se matérialiser.
Mais ensuite ? Le livre s’arrête là-dessus. L’après est à peine esquissé, avec des formules générales telles que « transférer la production d’énergie au contrôle public, au règne des producteurs associés, qui donne la priorité à la satisfaction des besoins ». Un second volume est prévu et l’on peut s’attendre à ce que des contours plus précis soient dessinés à ce moment-là.
Il faut savoir qu’au sein de l’écomarxisme, la pensée de Malm découle d’une analyse assez industrialiste. Dans un fameux article Seize the means of removal, il suggérait, déjà avec Carton, de convertir une partie des chaînes de production automobile pour fabriquer en masse des aspirateurs à CO2. Cet allant technologique fut critiqué – en sourdine – par Kohei Saito, qui incarne la fusion du marxisme et de la décroissance. Pour le Japonais, il ne suffit pas que les moyens de production changent de mains pour que tous nos problèmes soient réglés ; il faut aussi réajuster ce que nous considérons comme une vie bonne.
🥊 Bilan : plutôt affuté, quelques impasses dans la préparation physique, des angles morts, un peu bourrin.
Place au combat contre Pétrogaz...
Dans le premier round, celui de l’observation, Malm et Carton s’en sortent mieux que Klein et Thompson. Ces derniers ont fait une petite séance motivation avant le combat et sont persuadés que quand on veut, on peut. Ils jettent à peine un œil à leur adversaire Pétrogaz, là où nos deux marxistes se font une idée claire des forces et faiblesses de leur opposant.
Dans le deuxième round, Klein et Thompson adoptent une stratégie étrange, mais qui peut s’avérer payante. Comme Ali devant Foreman, ils se calent dans les cordes, la garde bien fermée et laisse les élastiques absorber les coups. On devine qu’ils murmurent des propositions polies de cesser le combat. Malm et Carton, eux, boxent lourd, cherchent le KO, mais pour l’instant, ils s’essoufflent.
Dans le troisième round, Pétrogaz a pris la confiance. Il est un peu négligent. Sa domination est tellement ancrée et il connaît si bien ses adversaires… Mais peut-être qu’un coup mieux placé qu’un autre, de la part de Malm et Carton, le fera douter. Ou peut-être que les supplications de Klein et Thompson – s’il-te-plaît, dépose les gants – finiront par percer son petit cœur d’argent et que, las d’une vie de combat, il demandera à jeter sa serviette. Il reste quelques secondes dans le round ◆
🤒 Double surchauffe
L’une des joies de vieillir, c’est de voir certains de vos ami.e.s devenir romanciers. Je voudrais profiter de cette newsletter pour vous recommander deux histoires qui, chacune à leur manière, parlent de notre monde en surchauffe.
Dans La Matinale (Gallimard), ma collègue adorée Nolwenn Le Blevennec parle d’un pétage de plombs. Celui qui saisit la présentatrice à succès d’une matinale, confrontée tout à la fois aux remontées acides des cafés de 2h du matin et à l’absurdité de la machine à « grands invités » quand le niveau des mers s’élève (toute ressemblance avec des personnes existantes est bien sûr fortuite). C’est drôle, piquant, ça parle de la bulle médiatique et de la vie qui glisse sous ses pieds. Le fait qu’un personnage qui porte mon prénom et mes cols roulés soit décrit comme « jeune et beau » n’est pour rien dans cette recommandation.
Dans Libido (Grasset), le camarade Antoine Hardy, qui n’a peur de rien, se livre à un exercice délicat : parler du porno, de son industrie, de ses effets sur la vie personnelle des actrices. Il campe Nawel, jeune femme qui vient de perdre sa mère, qui se laisse absorber par les tubes jusqu’à y reconnaître une amie d’enfance. La suite est une plongée dans ce milieu, entre les tournages au rabais, l’addiction, le spectre de l’IA, les ligues de vertu ; le tout se lit comme une métaphore d’une société essorée sans jamais verser dans le misérabilisme ou l’anti-porn. Petite précision sur l’auteur : dans son autre vie, Antoine est chercheur et a fait sa thèse sur un thème qui intéresse cette newsletter, les pratiques scientifiques au prisme du réchauffement… ◇
🤥 Gervais, l’Artilleur et les autres
Dernière recommandation de lecture : le dossier du Nouvel Obs de cette semaine consacré à la désinformation climatique et à ses relais, avec l’enquête de mes amis Sébastien Billard et Eric Aeschimann sur les zozos de plateaux, l’entretien avec Valérie Masson-Delmotte et le récit du grand rideau obscurantiste qui tombe sur les Etats-Unis !
📆 A venir : modélisation du voile solaire avec Matthew Henry. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.








