Operaatio Arktis, le groupe finlandais passé d'Extinction Rebellion à la géo-ingénierie solaire
Cette semaine, un entretien avec Viktor Jaakkola, jeune militant d'un collectif qui veut changer le regard sur l'injection d'aérosols dans la stratosphère.
Quand Neptune a été repérée, elle avait déjà été « découverte » sur le papier grâce à des irrégularités dans l’orbite d’Uranus et à quelques principes mathématiques. Les calculs étaient faits, la position estimée, il suffisait de pointer son télescope vers les coordonnées fournies. Il y a de cela dans la manière dont Operaatio Arktis est apparu sur les radars : ce groupe de jeunes écologistes finlandais adopte un positionnement prévu de longue date par la littérature sur la géo-ingénierie. Beaucoup ont imaginé qu’une partie du mouvement climat pourrait se résoudre, après les avoir longtemps rejetées, à des interventions hasardeuses comme l’épandage de soufre dans la stratosphère. Ce retournement serait précédé d’une bascule des imaginaires : il ne s’agirait plus de maîtriser la nature mais d’éviter le franchissement de points critiques dans le système Terre (nous passerions en quelque sorte de Prométhée à Gaïa). Operaatio Arktis est à la jonction de ces deux tendances.
Affichant leur ancienne affiliation à Extinction Rebellion, ses membres entendent réformer les « stratégies climatiques pensées dans les années 1990 » et ouvrir la discussion sur la géo-ingénierie solaire et polaire, notamment à travers leur rapport Artic Endgame . Alors que la « géo-clique », pour reprendre l’expression du journaliste Eli Kintisch, a longtemps rassemblé des hommes américains blancs, ce collectif, constitué aux deux tiers de femmes, affiche son dialogue avec les peuples autochtones. Ses plaquettes et ses documents, malgré leur esthétique crépusculaire, témoignent du soulagement de retrouver une prise (ou une illusion de prise) sur la marche des affaires. Comment ces activistes conçoivent-ils les interventions sur le climat ? Ne craignent-ils pas d’être instrumentalisés ? Pour en discuter, j’ai appelé Viktor Jaakkola, qui a arrêté ses études à Helsinki pour devenir responsable de la collaboration scientifique d’Operaatio Arktis.
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la géo-ingénierie ?
Viktor Jaakkola. Des membres fondateurs d’Operaatio Arktis sont venus sur le campus de mon université. Ils ont longuement évoqué la disparition de la banquise arctique en été, un sujet qui m’habite depuis l’adolescence. C’était enthousiasmant d’entendre des jeunes militants détailler ce que nous pourrions faire plutôt que d’alimenter un triste sentiment d’impuissance.
Étiez-vous déjà engagé dans le mouvement climat ?
Oui. En 2019, j’ai participé à ma première campagne d’action directe. Nous sommes allés avec un petit groupe d’activistes en Suède pour empêcher l’expansion d’un terminal de gaz naturel. Ensuite, j’ai fait partie d’Extinction Rebellion (XR) en Finlande. Je me suis rendu une fois à Berlin pour les rébellions d’automne et j’ai bloqué des routes pendant quelques jours. La plupart des membres d’Operaatio Arktis ont un parcours similaire.
Aviez-vous, à l’époque, déjà entendu parler de géo-ingénierie ?
Non, pas vraiment. Par la suite, je me suis occupé d’écrire les sections de notre rapport Artic Endgame portant sur l’injection d’aérosols stratosphériques (IAS) et le blanchiment des nuages marins. Je partais d’un niveau de connaissance assez bas. Ma première réaction à l’IAS a été : « C’est complètement fou, impossible à déployer ». Au fil des années, je suis devenu plus ouvert d’esprit et je pense aujourd’hui que ce voile solaire pourrait être bénéfique.

Quelle a été la réaction de vos camarades d’XR quand vous avez commencé à défendre ces techniques ?
Beaucoup de gens craignent que la simple évocation de ces interventions sur le climat nous éloigne encore de la sortie des énergies fossiles ou nous distrait de la profonde transformation de nos systèmes socio-économiques. C’est un très bon argument, et j’y suis sensible, mais il ne me satisfait pas : même si nous suivons un scénario moyen d’atténuation, il se peut que nous passions des points de bascule du système Terre. Les publications critiques envers la géo-ingénierie écartent trop vite ce fait massif. Récemment, par exemple, l’article Safeguarding the Arctic Region from Dangerous Geoengineering [je reparlerai de la géo-ingénierie polaire et de ce texte dans une prochaine newsletter], qui obtenu pas mal de publicité, donne peu de place aux avantages possibles de l’IAS et se concentre sur les aspects négatifs.
Comment avez-vous évolué sur ces questions, en particulier sur la possibilité de répandre du soufre dans la haute atmosphère ?
En m’intéressant aux détails. On dit que les retombées causeront des pluies acides. Dans quelles proportions ? Que ces aérosols auraient des effets sur la photosynthèse. De quelle manière ? Qu’ils perturberaient les climats régionaux. Mais comment ? Comment tout cela peut-il être comparé avec les variations des mêmes paramètres sur une planète réchauffée ? Notre civilisation industrielle fait constamment ce calcul bénéfices-risques, il s’agit d’étendre cette logique à la géo-ingénierie solaire.
La plupart de mes camarades d’Operaatio Artkis ont suivi la même trajectoire : nous ne voyons pas ce plaidoyer pour la recherche autour des interventions climatiques comme une rupture dans notre parcours militant, mais comme un approfondissement. Par ailleurs, ces techniques permettent de parler des points de bascule : si l’on vous dit qu’ils sont imminents mais qu’il est déjà trop tard, votre réflexe sera de ne plus vouloir en entendre parler ; c’est un mécanisme de protection psychologique. L’intervention sur le climat est un moyen de retrouver une prise sur un sujet écrasant.

Pourquoi parlez-vous de « réparations climatiques » plutôt que de géo-ingénierie ?
« Réparation » est un peu naïf. Nous l’avons employé au départ, mais nous essayons de ne plus le faire : cela donne l’impression qu’on peut réparer le climat, ce qui est faux. Le but est plutôt d’éviter de franchir des points de bascule et d’anesthésier les événements météorologiques extrêmes. On ne reviendra pas à une planète préindustrielle. L’expression « intervention climatique » est plus neutre. En revanche, le terme « géo-ingénierie » bloque souvent la discussion. Il est associé à une volonté prométhéenne de contrôler le climat. Nous sommes dans un système chaotique, non-linéaire, avec des phénomènes d’emballement, des seuils imprévisibles et irréversibles. Si nous mettons nos meilleurs scientifiques sur le sujet, peut-être trouveront-ils des moyens de préserver l’habitabilité de la planète. Mais ce n’est pas se rendre maîtres et possesseurs de la nature.
Comment votre proximité avec l’Arctique influence-t-elle votre perception ?
Généralement, le discours climatique s’appuie sur des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre ou des seuils de température à ne pas dépasser. Cela n’éveille pas beaucoup d’émotions. Que signifient +1,5 °C ou +2 °C ? Mais vous pouvez présenter la catastrophe sous un jour plus immédiat : la perte de millions de kilomètres carrés de banquise, qui aura un impact sur les courants océaniques, les calottes glaciaires, le pergélisol. Vivre près de l’Arctique, c’est être intimement conscient de ces points de bascule. Les tentatives d’éclaircir les nuages marins en Australie, au-dessus de la Grande Barrière de Corail, n’ont pas suscité beaucoup d’opposition. C’est parce que, de la même manière, tout le monde comprend que le blanchiment des coraux serait une catastrophe.
Au cours de l’année 2023, des articles scientifiques sont venus secouer le consensus actuel sur l’AMOC, ce courant océanique, dont le moteur se situe dans l’Arctique, qui transporte des masses d’air chaud et permet à l’Europe d’avoir un climat modéré. On a longtemps pensé que son effondrement était très improbable avant la fin du siècle. Plusieurs océanographes craignent que nous ayons été trop optimistes. A minima, on ne peut plus écarter le scénario d’une chute drastique des températures sur une large partie de l’Europe. En Finlande, ce serait une catastrophe. Comment peut-on, vivant avec la proximité de cet abîme, refuser de « retourner toutes les pierres », y compris les sujets les plus controversés comme l’IAS ?
Dans votre rapport Artic Endgame, publié en 2023, vous proposez de répandre des aérosols au-dessus des pôles. Généralement, les modélisations prévoient des injections à des latitudes plus basses…
Notre réflexion a évolué. À l’époque de la rédaction de ce document, nous pensions que l’IAS polaire pouvait être un premier pas vers un déploiement global et que l’effet de levier serait important puisque les pôles se réchauffent plus rapidement que le reste de la planète et que leurs dérèglements viennent bousculer de nombreux cycles du système Terre. Mais l’IAS polaire présente beaucoup d’inconvénients. Les pôles sont plongés dans l’obscurité pour une bonne moitié de l’année et pendant l’été la couverture nuageuse et l’étendue de glace réfléchissent déjà une bonne partie de l’énergie solaire. L’effet obtenu serait donc moindre. Aujourd’hui, nous nous focalisons sur un déploiement global.
Que pensez-vous de l’initiative lancée par David King, qui entend refroidir l’Arctique grâce au blanchiment des nuages marins : pendant les journées d’été, une flotte automatisée de navires vaporiserait de l’eau de mer dans les nuages ?
Cela vaut la peine d’être exploré, même s’il y a beaucoup d’incertitudes autour du blanchiment des nuages marins. Nous avons aussi participé à quelques discussions autour de la fertilisation des océans [la tentative d’accroître le captage du carbone par le plancton, NDLR] et nous allons peut-être travailler avec le chercheur John Moore de UArctic sur sa proposition de bloquer les courants qui amènent l’eau chaude vers les glaciers à l’aide de rideaux flottants flexibles, ancrés au fond de la mer. Mais notre principal sujet reste l’IAS.

Quel est votre but avec Operaatio Arktis ?
Normaliser ce sujet des interventions climatiques pour que les gens puissent en discuter sans être ridiculisés ou stigmatisés. En outre, nous aimerions voir davantage de financements fléchés vers cette recherche. Nous avons aussi travaillé avec le Parlement saami pour intégrer les perspectives autochtones et sortir ces discussions des seuls cercles scientifiques.
En 2021, le projet SCoPEx, qui prévoyait de tester un dispositif de largage puis l’injection d’une petite quantité de carbonate de calcium dans la stratosphère, a dû être annulé. L’expérience était prévue en Suède et le Conseil saami s’y est opposé, y voyant une pente glissante vers la géo-ingénierie solaire…
SCoPEx n'avait pas obtenu de la part du peuple saami l'autorisation de mener ces expériences. S'opposer à cette recherche était tout à fait justifié et bienvenu. La campagne a été principalement menée par Friends of the Earth et Greenpeace Suède. Cependant, les peuples autochtones ne forment pas un bloc monolithique entièrement opposé à la modification du rayonnement solaire. Par exemple, la présidente du Parlement saami, Pirita Näkkäläjärvi, fait partie de notre groupe de travail. Le Conseil saami, qui couvre les territoires saamis norvégiens, suédois et finlandais, évalue actuellement 61 interventions potentielles présentées dans le rapport Frozen Arctic. Ce type d’évaluation n’avait pas eu lieu en 2021. La recherche sur les interventions climatiques devrait éviter de reproduire les injustices coloniales et pourrait, dans le meilleur des cas, devenir un exemple de conduite éthique qui soutient le droit des peuples autochtones à gérer leurs terres de manière indépendante.
Le Conseil de l’Arctique pourrait-il être, selon vous, le premier support d’une gouvernance de la géo-ingénierie solaire ?
Oui. J’étais à l’Assemblée du Cercle Arctique, en Islande, il y a environ un mois, et j’ai pu parler avec des membres du Conseil de l’Arctique de ces possibles interventions. J’ai aussi insisté sur la possibilité de simplifier les demandes pour des essais sur le terrain. Actuellement, si une équipe de chercheurs veut explorer l’épaississement de la glace de mer dans l’Arctique, c’est-à-dire la tentative de pomper de l’eau de l’océan pour la projeter à la surface et la laisser geler, elle va devoir demander des permissions à toutes sortes de structures. Ce n’est pas optimal.
L’ONG SilverLining est, si je ne me trompe pas, votre principal bailleur de fonds ?
SilverLining représente environ la moitié de notre financement. Nous allons bientôt recevoir des fonds d’une petite fondation finlandaise. Enfin, nous recevons de l’argent de philanthropes comme la LAD Foundation [constituée par des anciens de la tech, notamment de Cisco, NDLR].
Parmi les financeurs de SilverLining, on trouve la Quadrature Climate Foundation, qui a été épinglée par le Guardian, pour ses investissements dans le fossile, et la 2040 Foundation, animée par Jay Faison, qui considère que la révolution du fracking aux Etats-Unis est écologiste…
Oui, nous avons eu des discussions à ce sujet. Les investissements fossiles de la Quadrature Climate Foundation représentaient une petite partie de leur portefeuille. 80 % de l’énergie mondiale est encore produite à partir de combustibles fossiles. En un sens, peu importe d’où provient l’argent, vous êtes d’une manière ou d’une autre lié à ce système économique.
Et vous ne pensez pas, au vu des financeurs évoqués ci-dessus, que la géo-ingénierie solaire est une façon de préserver ce système économique ?
Je le reconnais volontiers, c’est une tension au sein de ce milieu. Récemment, un fonctionnaire américain m’a dit de ne pas « brouiller le message » quand j’ai évoqué les apories du capitalisme et l’échec des efforts d’atténuation. Il faut constamment souligner que l’IAS ne s’attaque pas à la cause profonde de nos maux. On peut la comparer à un antidouleur : on ne peut pas en augmenter les doses constamment, les effets secondaires sont à surveiller et il faut bien que cesse l’origine du mal. C’est probablement ce qui me remue le plus en ce moment : que se passera-t-il si nous lançons ce voile solaire et que nous ne changeons pas la façon dont nous produisons de la nourriture, transportons nos biens et structurons notre système économique ? Le risque est que le temps que nous aurons gagné ne serve qu’à amplifier les destructions.
J’ai écrit un article de perspective pour SRM360 [un site qui se veut un hub d’information sur la gestion du rayonnement solaire]. L’espace était limité, mais j’ai réussi à inclure une mention du fait que la croissance économique n’est plus, depuis longtemps bénéfique, dans le Nord Global. Je me retrouve dans beaucoup de critiques de la technologie, qui soulignent que pour le moment celle-ci est davantage tournée vers la maximisation des profits que vers l’amélioration des vies humaines. Je ne pense pas être un « techno-optimiste ». Mais la situation climatique est telle que je n’arrive pas à écarter d’un revers de main la gestion du rayonnement solaire ◆
Tous mes remerciements à Matthew Henry, qui nous a mis en relation. Je reviendrai dans une prochaine newsletter sur la géo-ingénierie des glaciers et des pôles.
Où est l’Europe ? Les conseillers scientifiques de la Commission européenne viennent de remettre leurs recommandations sur la géo-ingénierie solaire. C’est un numéro d’équilibriste : un moratoire européen sur le déploiement est proposé tandis que les expériences de petite ampleur en extérieur (par exemple, sur la physique des aérosols) sont plutôt encouragées. L’Europe doit aussi « négocier de manière proactive un système de gouvernance mondiale », améliorer sa capacité de détection d’un « déploiement non déclaré » et s’opposer « à la vente de “crédits de refroidissement” ». On sent la crainte d’une escalade alors que les Etats-Unis manifestent moins d’états d’âme et qu’une joint-venture israélo-américaine se prépare à des tests à l’air libre (loin des bouffonneries de Make Sunsets).
No Poo In My Backyard. Le magazine Grist a publié un article en forme de parabole sur les vicissitudes d’un projet de biochar dans l’Etat de New York. Sur le papier, Saratoga Biochar Solutions avait tout de la « clean tech » idéale, mêlant revitalisation industrielle, production d’engrais et séquestration du carbone. Hélas, les habitants de la petite ville de Moreau ont vite compris que la matière organique utilisée pour la pyrolyse (combustion sans oxygène qui permet de fixer le carbone et d’éviter qu’il reparte dans l’air) était les 75 000 tonnes d’excréments produits chaque année par les villes environnantes. Pour cette communauté qui a déjà dû subir des pollutions industrielles, ce détail n’était pas anodin. Quelles nouvelles odeurs allaient-ils devoir endurer ? Fallait-il craindre une pollution aux PFAS qui s’accumulent dans ces eaux usées ? Les promoteurs ont eu beau expliquer que le projet était bon pour le climat, ils n’ont jamais pu redresser le tir.

Zéro géologique net. On le sait : le concept de neutralité carbone, malgré ses indéniables avantages, permet tous les accommodements déraisonnables. Ainsi, les Etats font figurer dans leurs feuilles de route des niveaux irréalisables de retrait du CO₂ atmosphérique et mettent à l’actif des puits de carbone forestiers qu’ils espèrent amplifier de façon absurde. Le Land Gap Report, avait déjà montré que les promesses des Etats signataires de l’Accord de Paris aboutissaient au reboisement de l’équivalent de toutes les terres cultivées… Pour éviter cette dérive, des chercheurs proposent, dans la revue Nature, de changer le vocabulaire et la comptabilité carbone. Plutôt que de Zéro Net, il faudrait parler de Zéro géologique net et ce qui est extrait des sous-sols doit être remis dans les sous-sols. La séquestration dans les plantes est trop incertaine, surtout quand le monde est ravagé par les mégafeux.



