Miner le ciel, purger le CO₂ et développer un socialisme du carbone
Cette semaine, sept manières de se raconter des histoires autour des émissions négatives. Et une drôle de poudre jaune.
Que faire du CO₂ qui s’accumule dans l’atmosphère ? A mesure que la Terre se réchauffe, que se succèdent les COP décevantes et les élections frustrantes, le thème en apparence oxymorique des « émissions négatives » prend une place grandissante dans les discussions climatiques. Pour rappel, il s’agit d’éliminer de l’atmosphère les molécules de dioxyde de carbone, en amplifiant des phénomènes naturels ou en déployant des moyens technologiques.
Par exemple grâce à la bioénergie avec captage et stockage du carbone (BECSC) ou à la capture directe dans l’air (CDA). Le Giec a listé toutes ces techniques ici, aux pages 115 et 116.
Ces interventions font l’objet d’une intense bataille entre ceux qui y voient un dangereux mirage et ceux qui fantasment une modulation fine des cycles de la planète. Afin de s’y retrouver, alors que cette dispute ne peut que s’enveminer, voici les grands récits qui s’entrechoquent, les éléments de débat que l’on entend le plus souvent, du plus critique au plus utopiste.
1. « Ce n’est qu’un mirage technologique »
Pour beaucoup d’écologistes, ces émissions négatives sont un leurre. La promesse de leur déploiement rend moins urgente la sortie du charbon, du gaz et du pétrole : pourquoi fermer le robinet si la bonde s’élargit demain ? Hélas, si ces technologies ne se matérialisent jamais - parce qu’elles coûtent trop cher ou se heurtent à des limites physiques - nous nous retrouverons le bec dans l’eau en 2050, avec des concentrations en CO₂ très importantes et aucun moyen de les faire redescendre. C’est ce que craint le géographe Wim Carton qui analyse, à partir d’une grille de lecture écomarxiste, ces émissions négatives comme une manière de préserver le capital et ses actifs fossiles.

Les modèles intégrés (IAM) utilisés par le Giec, qui mèlent climatologie et économie, sont accusés d’avoir entretenu ce mirage. Afin de dessiner des scénarios jugés crédibles, limitant le réchauffement à +2°C, voire +1,5 °C, les modélisateurs avaient le choix : imaginer des ruptures sociales fortes ou espérer le déploiement massif de technologies encore balbutiantes. Ils ont préféré la seconde solution. Des travaux ont souligné à quel point ces perspectives portent « un message exagérément optimiste, irréaliste et potentiellement erroné », laissant penser qu’un léger cocktail d’innovation et de régulation suffira à respecter l'Accord de Paris. Le pire est qu’une fois lancées, ces prophéties nous entraînent dans un chemin sans retour : plus nous émettons, plus nous devrons nettoyer.
2. « Nous devrons compenser les émissions résiduelles »
C’est le cadrage institutionnel : l’élimination du CO₂ atmosphérique est supposée couvrir les émissions difficiles à réduire (hard-to-abate) dans le chemin vers la neutralité carbone. Ces gaz à effet de serre sont ceux des cimenteries, de l’aviation ou de l’agriculture ; en tout cas de secteurs pour lesquels nous n’avons pas de solutions de décarbonation. Mais qu’entend-on par résiduel ? Les chiffres varient entre 10 % de nos émissions actuelles et plus de 20 %. Au-delà des aspects physiques (la calcination du calcaire, par exemple, génère du CO₂ lors de la production de ciment), c’est l’économie qui fixe la part de résiduel : à quel moment devient-il plus économe d’émettre puis de retirer que de cesser d’émettre ? Ce type d’analyse se fonde sur la courbe des coûts marginaux de réduction développée par le cabinet McKinsey (et reprise ici par la banque Goldman Sachs). Les promoteurs des émissions négatives espèrent faire chuter les prix de la capture directe dans l’air. Le Graal est 100 dollars la tonne de CO₂. L’entreprise Carbon Engineering et le pétrogazier Oxy assurent pouvoir s’en approcher, mais peu de gens y croient vraiment.
3. « Nous allons vers le socialisme du carbone »
Tous les écomarxistes ne sont pas contre ces technologies. Certains estiment qu’elles méritent d’être développées, mais que ce sont les mécanismes de marché qui en freinent le déploiement : il y a une contradiction entre les forces productives et les rapports de production. Récupérer les molécules de CO₂ que nous avons relâchées dans l’air coûte très cher et les entreprises dédiées se financent auprès de quelques grandes boîtes, tel Microsoft, qui acceptent de payer des crédits carbone à prix d’or. Pour que tout cela devienne rentable, il faudrait que ces technologies deviennent moins onéreuses et que le prix du carbone augmente. Or ce dernier reste trop bas, les pétrogaziers veillant à leurs intérêts.
C’est pourquoi des auteurs appellent à « s’emparer des moyens du removal », à collectiviser ces technologies. Le géographe Andreas Malm propose qu’« un quart de l'industrie automobile soit reconverti vers la fabrication d’aspirateurs à CO₂ » et que la recherche soit menée à marche forcée, à la manière du projet Manhattan. Certains auteurs se tournent vers l’histoire de l’hygiénisme et des réformateurs sociaux. D’autres réfléchissent au détournement des outils monétaires, comme le romancier Kim Stanley Robinson qui, dans Le Ministère du futur, décrit une nouvelle monnaie carbone générée par la séquestration du CO₂ et garantie par les banques centrales (il en parle avec moi ici).
4. « C’est un moyen pour le Nord de payer sa dette »
Pour le philosophe Olúfẹ́mi O. Táíwò, l’élimination du dioxyde de carbone atmosphérique peut même être un vecteur de justice et de réparation, à condition que les pays du Nord Global ne fassent pas porter la responsabilité du nettoyage aux pays du Sud.
5. « Tout devient plus simple si le CO₂ est un déchet »
A l’inverse, faire du réchauffement climatique un problème de gestion des déchets peut servir à le vider de ses soubassements politiques et à en faire un simple enjeu technique. Pour Klaus Lackner, l’un des pionniers de la capture du CO₂, il est vain de chercher à « diaboliser ou interdire des activités » émettrices de gaz à effet de serre ; ce serait comme demander aux gens d’arrêter d’aller aux toilettes. Il n’y a qu’une seule issue : trouver une façon de disposer de ces déchets, ce qui a l’avantage de ne pas « menacer les intérêts politiques, sociaux et économiques associés au système d’énergie fossile ». C’est une défense assumée du business-as-usual.

6. « En minant le ciel, nous fermons le cycle du carbone »
C’est une radicalisation de l’idée précédente. Ces dernières années, l’« économie circulaire du carbone » a été adoptée avec gourmandise par l’Arabie saoudite, mais ce concept apparaît dès 2016 sous la plume de William McDonough. « Plutôt que de déclarer la guerre aux émissions, nous pouvons travailler avec le carbone sous toutes ses formes », explique alors le designer américain. Le but n’est plus de décarboner l’économie, mais de la défossiliser : le CO₂ est désormais traité comme un déchet recyclé et comme une ressource. Après avoir miné le sol, nous allons miner le ciel ! Ce récit peut servir à justifier la face absurde des émissions négatives : jusqu’à maintenant, une bonne part du CO₂ récupéré dans l’atmosphère n’est pas retirée de la circulation, mais est aussitôt utilisée (et donc vite relâchée dans l’air) pour fertiliser des serres, gazéifier des boissons, pomper davantage de pétrole et fabriquer des carburants de synthèse (e-fuels).
7. « Planifier les cycles biogéochimiques »
Là, on bascule dans l’utopie. Des penseurs comme Benjamin Bratton imaginent une planète parvenue à la pleine conscience de soi, couverte de capteurs, capable de moduler finement ses cycles biogéochimiques. Il s’agirait, par exemple, d’accélérer l’altération des silicates : l’eau de pluie acidifiée par le CO₂ atmosphérique réagit avec certaines roches pour former des bicarbonates qui ruissellent vers la mer où ils participent à la formation de coquilles calcaires. C’est, comme le dit joliment le géochimiste Jérôme Gaillardet, la « respiration de la Terre ». Plusieurs start-up sont sur ce créneau. L’une d’elle annonce sans trembler que « ce processus géologique se produit naturellement depuis des millions d’années » et qu’il n’a besoin que d’un « simple » coup d’accélérateur. ◆
Planétaire. J’évoquais dans une newsletter précédente Children of a Modest Star de Jonathan Blake et Nils Gilman. Dans cet essai, les deux auteurs imaginent une nouvelle architecture de gouvernance plus ajustée à nos connaissances des sciences du système Terre. J’ai pu interviewer Jonathan Blake et lui demander s’il ne fantasmait pas une technocratie en charge d’une maintenance planétaire.
Mémétique. La géo-ingénierie fait désormais l’objet de nombreux mèmes de la part de ceux qui aimeraient que nous explorions cette voie. Peut-être que la défense du voile solaire se fondera un jour dans la culture lolesque et subversive de l’alt-right, tandis que la défense de la sobriété sera violemment caricaturée.
L’épice. C’est une poudre jaune qui ressemble à du curcuma. Synthétisé par une équipe de Berkeley, qui en a produit quelques grammes, le COF-999 a passionné les médias qui ont vanté le pouvoir de séquestration carbone de ces « structures organiques covalentes » (covalent organic frameworks), des composés cristallins dont les pores permettent l’adsorption de CO₂. A partir des données de Nature, Guillaume Anquetin, maître de conférence en chimie moléculaire, nous fait remarquer que pour compenser les émissions annuelles des Américains, il faudrait produire environ 60 millions de tonnes de cette substance. De quoi voir venir…





