L'homme qui voulait nettoyer l'atmosphère avec une nouvelle monnaie
Ou ce que l'or et le carbone ont en commun
Bonjour les ami.e.s,
A mesure que nos horizons se rétrécissent – et que s’avance le fascisme fossile –, il devient difficile de prêter l’oreille à ceux qui répètent que « nous avons besoin d’utopies pour nourrir nos imaginaires ». C’est la perversité de la merdification du monde : plus ça va mal, moins on rêvasse.
Cette semaine, pourtant, je voudrais faire un pas de côté et vous parler d’un projet étrange. Ceux d’entre vous qui ont lu le Ministère pour le futur (2020) de Kim Stanley Robinson savent que le romancier y imagine une monnaie émise en échange de la séquestration du CO₂ atmosphérique et garantie par les banques centrales. Dans la vraie vie, cette idée est portée par le Global Carbon Reward. Derrière ce vaisseau amiral, il existe plusieurs autres utopies monétaires articulées au climat, un peu comme il y avait au XIXe de nombreuses communautés fouriéristes de travail.
Professeur à l’université de Stockholm, l’anthropologue Gustav Peebles fait partie de cet écosystème. Après avoir travaillé sur l’histoire monétaire, il vient de publier aux Presses du MIT l’ouvrage The First and Last Bank. Avec son ami, le plasticien Ben Luzzatto, il y propose une architecture bancaire, inspirée de l’étalon-or, qui permettrait d’encourager le retrait du CO₂ atmosphérique. Je lui ai demandé de nous parler de son idée ◇
Quel est le rapport entre le système monétaire de l’étalon-or et le retrait du dioxyde de carbone atmosphérique ?
Gustav Peebles On ne cesse de répéter que le dioxyde de carbone est très dilué dans l’atmosphère, de l’ordre de 0,04%, et qu’il est donc extrêmement difficile de l’en retirer. Pourtant, l’humanité a déjà accompli un exploit semblable avec l’or. A partir du XIXe siècle, l’extraction de ce métal – présent à l’état de fragments dans la croûte terrestre – s’accélère. En quelques décennies, cet élément du tableau périodique s’accumule dans des coffres-forts des banques. Ce qui a permis ce transfert, c’est un système très humain : celui de l’étalon-or. Nous pourrions nous en inspirer pour « miner le ciel » et en retirer le carbone qui s’y est accumulé.
Pourriez-vous rappeler ce qu’était l’étalon-or ?
C’était un système dans lequel la monnaie – qui circule par exemple sous la forme de billets – correspond à un poids fixe d’or entreposé par les banques. Mis en place au XIXe siècle, il s’est arrêté en 1971 quand les Etats-Unis ont mis fin à la convertibilité or-dollar : désormais, les monnaies n’ont plus d’ancrage physique. Dans l’histoire, l’étalon-or est vu comme un échec. Mais si l’on considère que son objectif était de transférer l’or du sous-sol géologique vers les banques, c’est une indéniable réussite ! Tout autour de la planète, des millions de gens se sont lancés dans cette collecte tout simplement parce que le système bancaire les y poussait.
Comment reproduiriez-vous cette « grande collecte » d’un élément chimique avec le carbone présent dans l’atmosphère ?
L’idée est de construire un réseau de banques qui émettraient une nouvelle monnaie en échange de déchets riches en carbone. Admettons que vous soyez un particulier avec un grand jardin. Vous élaguez votre haie, tondez votre pelouse et venez déposer cette biomasse dans une banque locale qui se charge de la pyroliser – c’est-à-dire de les brûler sans oxygène – de façon à obtenir du biochar, une sorte de charbon très stable. Puisque vos plantes ont retiré du CO₂ de l’atmosphère en poussant et que ce carbone est désormais piégé à l’état solide, il y a un retrait net.
En échange de cet apport de biochar à la banque, ce particulier recevrait des unités d’une nouvelle monnaie…
Oui. Cette monnaie circulerait entre les personnes et les commerces partenaires. Des entreprises pourraient verser une partie des salaires de leurs employés dans cette nouvelle devise. Nous sommes si habitués à l’hégémonie de l’euro, du dollar ou du baht à l’intérieur des territoires nationaux que nous avons oublié que, dans l’Histoire, la coexistence de plusieurs monnaies est la norme plutôt que l’exception. Les cryptomonnaies et le mouvement des monnaies locales nous font à cet égard une piqûre de rappel. Notre devise appuyée sur le biochar attirera d’abord des militants écologistes et des entreprises soucieuses de mettre en avant leurs efforts environnementaux. Puis son champ s’étendra. C’est ce qui s’est passé avec toutes les monnaies qui ont réussi. L’avantage est que vous n’avez pas besoin de convaincre de la vertu de séquestrer du carbone. Certains s’investiront dans la cause, mais d’autres utiliseront la monnaie parce qu’elle sera insérée dans l’économie locale, par pragmatisme.
Le problème, c’est que le potentiel de séquestration du biochar est très faible. En grande partie parce que le gisement de biomasse utilisable est limité. Ce n’est pas avec des déchets verts de jardin qu’on va résoudre la crise climatique…
C’est vrai et c’est pourquoi nous pensons qu’il faudra trouver bien d’autres manières de retirer du CO₂ de l’atmosphère. Les procédés utilisés – capture directe, bioénergie avec captage et stockage, alcalinisation des océans, etc. – sont pour le moment encore très loin d’être éprouvés. Mais l’ingéniosité humaine est très puissante quand elle est aiguillonnée par le pouvoir de la banque. Après la généralisation de l’étalon-or, des techniques de plus en plus efficaces pour extraire ce métal ont été mises au point. L’avantage du biochar, c’est que les fours de pyrolyse ne sont pas très chers et que la technologie est prête. Rien n’empêche son déploiement.
La créativité que stimulerait notre système trouverait son pendant dans le sérieux de la certification du retrait du carbone atmosphérique. Aujourd’hui, le marché volontaire des crédits carbone est miné par le manque de confiance : comment être sûr que la tonne de CO₂ que l’on vous assure avoir retirée de l’atmosphère l’a vraiment été ? Nos banques feraient travailler des spécialistes des sols, des chimistes… Dans l’histoire de l’or, les banques locales employaient un essayeur, quelqu’un qui connaissait la qualité de ce métal. C’est le même principe.

Y a-t-il une banque centrale dans votre système ?
Non, pas forcément. Notre modèle de départ est plutôt celui du réseau bancaire américain au XIXe siècle. Il n’y avait alors pas encore de Banque centrale - la Fed n’est constituée qu’au début du XXe siècle - et c’est pourtant le moment où les Etats-Unis deviennent une puissance mondiale. Chaque banque locale émettait ses propres dollars ; il y avait les dollars du Maryland, les dollars de New York, etc. Dès que ces billets quittaient leur région d’émission, ils se dépréciaient. Si vous essayez de construire un État-nation homogène, c’est un obstacle. Mais aujourd’hui, ce mécanisme pousserait à relocaliser l’économie. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous imaginons un ensemble de petites banques locales gérées comme des communs, et qui n’auraient pas pour objectif de dégager un profit.
Celles-ci pourraient par exemple octroyer des prêts. Les emprunteurs auraient la possibilité de proposer comme garantie du biochar ou du carbone séquestré sous d’autres formes (titres de propriété de forêts, etc). Des experts évalueraient les projets à l’aune de la transition écologique. Si notre système fonctionne et que beaucoup de carbone est retiré de l’atmosphère, il existe des moyens de freiner l’augmentation de la masse monétaire et d’empêcher une trop forte dévaluation. Mais ce sera un bon problème à avoir !
Contrairement aux cryptomonnaies, ce n’est pas la puissance de calcul d’ordinateur qui permet l’émission de monnaie, mais bien la séquestration du carbone. Y a-t-il néanmoins des points communs entre votre système et les cryptos ?
La révolution crypto a été, en tout cas au départ, un mouvement anti-banques. Nous sommes très pro-banques. Nous pensons que ces institutions ont un pouvoir incroyable qui peut être mis au service des projets les plus variés. Mais ce que les stablecoins – des cryptos arrimées sur un actif réputé plus stable – ont montré, c’est qu’une communauté peut choisir n’importe quelle réserve et y adosser une monnaie digitale. Aujourd’hui, la plupart des stablecoins sont indexées sur le dollar. Mais elles pourraient l’être sur du carbone séquestré. Par ailleurs, la forme digitale permet un contrôle de sa circulation, contrairement à l’anonymat du cash. Nous pouvons empêcher des compagnies pétrolières de constituer des fonds de cette monnaie carbone.
Pour que les gens aient confiance dans une monnaie, il faut qu’ils aient l’impression qu’elle repose sur quelque chose de précieux, de quasi-sacré. C’était l’or dans le système précédent, c’est la monnaie « banque centrale » aujourd’hui et, à travers elle, la souveraineté de la nation. Comment reproduire cela ?
Il n’y a rien de farfelu ou même d’utopique dans notre proposition. Mais vous avez raison sur un point : la banque et le sacré sont intimement liés. Les temples étaient les premières institutions à émettre des crédits et pour qu’une monnaie circule il faut qu’elle soit appuyée sur une réserve supposée inaliénable, qui ne bouge pas, une sorte de noyau autour duquel gravitent des électrons, quelque chose auquel nous accordons du crédit, dans lequel nous avons foi – le vocabulaire trahit l’intrication du profane et du religieux.

Ce noyau peut prendre des formes très différentes. Ce fut l’or pendant un temps. Aujourd’hui, c’est plus flou, ce sont les « réserves » minimales que les banques privées doivent détenir, ou la monnaie banque centrale. Quoi qu’il en soit, c’est la mise en circulation d’une monnaie qui « sanctifie » ce pivot de la communauté immobilisé dans ses coffres-forts. Et rien n’empêche que ce soit le carbone sous une forme solide. Celui-ci deviendrait une incarnation de la volonté d’une communauté de prendre soin de son milieu. Le système bancaire à réserves fractionnaires que nous connaissons aujourd’hui peut paraître très étrange de l’extérieur (ce sont des banques privées qui créent la monnaie en accordant des crédits, etc). Il s’est pourtant diffusé très vite. Pourquoi notre idée ne suivrait pas le même chemin ? ◆
🌍 Sur le front de la géo-ingénierie
◇ Retour dans le dur. On a du neuf sur la préparation du septième rapport du Giec. Pour rappel, le plan détaillé prévoit un chapitre dédié aux « réactions du système Terre dans des scénarios de stabilisation de la température, y compris d’overshoot ». Il y est question en particulier de la géo-ingénierie solaire. Le fait que cette partie soit intégrée au Groupe I, qui traite des bases physiques du réchauffement, est plutôt vu comme une manière de recadrer le sujet. Le risque était en effet que les économistes du Groupe III – celui sur l’atténuation – intègrent cette technologie dans les modélisations socio-climatiques : elle est si peu chère qu’elle apparaîtrait comme une solution privilégiée. Dans la liste des dix-sept auteurs du chapitre, on trouve Daniele Visioni, figure de la communauté de la géo-ingénierie solaire, pas très hostile à l’idée. Mais le groupe est notamment coordonné par le Français Roland Séférian, plutôt prudent sur la question. L’un des enjeux de la rédaction, nous confie-t-on, sera de rappeler que la majorité des articles publiés pour le moment sont fondés sur des scénarios de déploiement idéalisés. Or le monde réel est chaotique. Que se passerait-il en cas de déploiements concurrents ? Si le refroidissement est plus important que prévu ?

◇ Signe que les temps changent, on retrouve cette année dans l’accord final de la COP30, qui le mentionne même deux fois, le terme overshoot. J’ai écrit un petit explicatif pour Le Nouvel Obs sur cette notion.
◇ Un entretien mené par l’influenceur star de MAGA, Tucker Carlson, témoigne de la prégnance de la théorie des chemtrails dans la base électorale des Républicains. L’invité est Dane Wigington, qui s’était déjà illustré en prétendant que la sécheresse persistante de 2011-2017 en Californie était liée à des technologies de modification de la météo. Cette fois, il explique, devant les hochements de tête approbateurs de Carlson, que les gouvernements du monde larguent des produits chimiques dans la haute atmosphère afin de contrôler le climat, et ce depuis très longtemps. Cette interview fait écho à un vaste mouvement en cours aux Etats-Unis : dans plus d’une trentaine d’Etats, des textes ont été déposés pour bannir la géo-ingénierie et, au Congrès, Marjorie Taylor Greene, en rupture de ban avec Trump, a tenté de faire passer un Clear Skies Act. Ce sera peut-être l’une des nouvelles divisions de la coalition trumpienne : d’un côté, la base MAGA agitée de vents complotistes, persuadée que les déréglements de la météo sont liés à des programmes de contrôle des populations ; de l’autre, les Seigneurs de la Tech qui n’hésitent pas, comme Elon Musk récemment, à proposer de lancer des miroirs dans l’espace pour contrer le réchauffement climatique.

👏 Recommandations
◇ Avec les camarades du podcast 20 minutes avant la fin du monde, nous continuons nos enregistrements. Après un épisode sur le cancer, nous parlons désormais des inégalités environnementales.
Côté podcast, je voudrais aussi recommander Propagations animé par le journalisme Guillaume Ledit et consacré aux « mécanismes de la désinformation, de l’ingénierie sociale et des ingérences étrangères ». Cette semaine, j’ai aussi appris des choses dans un épisode de Tech Won’t Save Us avec Ketan Joshi sur les data centers.
Enfin, touche d’autopromo, j’étais il y a quelques jours dans l’émission Soft Power pour parler d’un numéro du Nouvel Obs dédié à la bataille énergétique entre la Chine et les Etats-Unis.
📆 A venir : Laurent Bopp. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





