Les Anglais vont mener des tests de géo-ingénierie en extérieur. Voici pourquoi ça fait débat
Aussi dans cette newsletter : l'entreprise de capture de CO₂ qui relargue plus de gaz qu'elle n'en attrape.
Bonjour les ami.e.s,
« Pas de formulaires. Pas de feuille de route. » En 2018, Dominic Cummings, l’éminence grise de Boris Johnson, publiait sur son site une note chaotique, folle et brillante. Naviguant entre l’histoire de l’informatique et des citations du mathématicien Grothendieck, ce document plaidait pour la création au Royaume-Uni d’une agence de recherche semblable à la DARPA américaine, devenue légendaire chez ceux qui estiment que nous avons perdu le goût du risque et l’amour des génies.
En 2021, le Parlement britannique a réalisé le vœu de Cummings, pourtant tombé en disgrâce, et voté la création de l’Advanced Research and Invention Agency (ARIA). Dotée d’un budget de 800 millions de livres, cette agence est chargée de « financer des avancées scientifiques et technologiques de rupture en évitant la bureaucratie inutile ». On retrouve dans ce programme le suc d’idéologies que l’on pourrait qualifier de dogiennes (du nom du célèbre DOGE d’Elon Musk), qui visent à court-circuiter les structures établies en donnant toute latitude à des équipes resserrées de « marginaux et d’anticonformistes ».
C’est de cette institution toute neuve, sentant encore le plastique de l’emballage, qu’est venue ces derniers jours une nouvelle qui a traversé le monde de la géo-ingénierie comme un souffle d’espoir. Deux des huits axes de l’agence concernent le climat : l’un vise à anticiper les points de bascule – en particulier le ralentissement des courants de l’Atlantique (AMOC) qui pourrait dévaster la Royaume-Uni –, l’autre à refroidir la planète.
L’intérêt des géo-ingénieurs est d’autant plus grand que ce second programme, Exploring Climate Cooling, prévoit des « expériences de petite ampleur en extérieur ». A cette annonce, Raymond Pierrehumbert et Michael Mann, engagés de longue date contre la géo-ingénierie, ont regretté que le gouvernement britannique se place « à l’avant-garde » de ces « recherches dangereuses ». Si les deux scientifiques sont si amers, c’est parce que ces small scale outdoor experiments (en anglais, c’est plus joli) délimitent la ligne de front où s’affrontent les pro et les anti. D’un côté, ceux qui estiment qu’il faut en savoir davantage sur la gestion du rayonnement solaire. De l’autre, ceux qui craignent une pente très glissante qui nous mènera à un monde plus merdique.
Mais que désigne-t-on par « expériences de petite ampleur en extérieur » ? Et pourquoi les géo-ingénieurs y tiennent-ils tant ?
Mettre au point un « volcanisme artificiel »
L’objectif de l’injection d’aérosols dans la stratosphère (IAS) est de reproduire l’effet d’éruptions volcaniques qui projettent des gaz et des poussières à des altitudes élevées, entraînant une baisse des températures terrestres. Ceux qui cherchent à développer ce « volcanisme artificiel » font face à une foule de problèmes, qui peuvent se résumer en une phrase :
Quelle quantité de quoi injecter à quel endroit avec quels dispositifs et à quelle fréquence ?
Ces réglages sont très importants puisque en plus de refroidir le climat, le voile d’aérosols modifierait presque tous les paramètres du système Terre : de l’énergie solaire dépend l’essentiel des phénomènes - pluie, photosynthèse, etc. - qui conditionnent l’habitabilité de la planète.

Pour répondre à cette question, le géo-ingénieur dispose de quatre sortes d’outils :
les simulations numériques, qui se fondent sur les Earth System Models,
l’observation de phénomènes comme les éruptions volcaniques, la fin de la pollution des navires commerciaux ou les fumées des mégafeux,
les expériences en laboratoire ou en mésocosme,
les expériences en extérieur.
Le problème est que la stratosphère, qui commence entre 10 et 20 km au-dessus de nos têtes, est un lieu mal connu. On sait que c’est une couche de l’atmosphère moins turbulente que la troposphère. On sait que le « schéma de Brewer-Dobson » y organise un mouvement de brassage depuis l’équateur vers les pôles. Tout cela suggère que c’est le bon endroit pour déposer ce voile. Mais on a encore du mal, par exemple, à émuler dans les modèles le comportement d’un panache d’aérosols à cette altitude. Or de petites variations physico-chimiques peuvent avoir de grosses conséquences.
Diamonds in the sky
C’est pourquoi les géo-ingénieurs souhaiteraient mener quelques tests en conditions réelles. Pour affiner les modélisations, ils voudraient étudier comment les aérosols réfléchissent la lumière, à quelle vitesse ils s’agglomèrent, combien de temps ils restent en suspension et s’ils provoquent des réactions chimiques inattendues. C’est ce que prévoit l’un des projets financés par ARIA, à hauteur de 5,5 millions de livres, appelé « Matériaux naturels pour l’injection d’aérosols stratosphériques » et coordonné par Hugh Hunt depuis Cambridge. L’objectif est d’exposer de la poussière minérale, du calcaire par exemple, dans des « nacelles de ballons météorologiques ».
Pourquoi, me direz-vous, tester du calcaire alors que l’on dit souvent que c’est du soufre qu’il faudrait utiliser ? L’exemple des volcans nous a, il est vrai, guidé vers le dioxyde de soufre (SO₂). Une fois disséminé dans l’air, celui-ci s’oxyde pour former de minuscules gouttelettes d’acide sulfurique. Ce sont elles qui, en suspension, ont la capacité optique de réfléchir une partie du rayonnement solaire. Mais ces aérosols soufrés présentent plusieurs défauts, comme celui de ralentir la reconstitution de la couche d’ozone. C’est pour cette raison que des particules solides ont été proposées telles que le carbonate de calcium, l’alumine ou même des diamants de synthèse.

Sans précisions sur ces substances, difficile d’avancer sur les infrastructures (appareils, altitudes et latitudes d’injection, etc). Voici ce qui justifie, aux yeux des géo-ingénieurs, les recherches en extérieur. Or pour l’instant, toutes les tentatives en ce sens – en tout cas les officielles – ce sont soldées par une reculade.
Les projets SPICE et SCoPEx
Au début des années 2010, un groupe réunissant des chercheurs des plus prestigieuses universités anglaises (Bristol, Oxford, Cambridge, etc.) envisage le déploiement, à environ un kilomètre d’altitude, d’un ballon relié à un tube d’injection. C’est le projet Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering (SPICE). Ses initiateurs entendent vaporiser de l’eau dans l’atmosphère – l’équivalent de deux baignoires – pour tester le dispositif. Mais la controverse soulevée et une sombre histoire de brevets mènent à son annulation.
Quelques années plus tard, un deuxième projet de recherche se constitue à Harvard. Cette fois, c’est bien dans la stratosphère que l’équipe de SCoPEx, pour Stratospheric Controlled Perturbation Experiment, entend envoyer un ballon. En 2021, un premier test, depuis la Suède, doit permettre de tester la mécanique, avant de recommencer l’opération en larguant cette fois une petite dose de carbonate de calcium (autour de 2 kg). Mais tout comme SPICE, ce projet est annulé. Cette fois, ce sont les Samis qui s’y opposent.
Nous en sommes donc là. Pour les partisans de la recherche sur la géo-ingénierie, cette situation est incompréhensible. Mettez-vous à leur place. Nous libérons déjà des quantités gigantesques de soufre et autres gaz à travers les rejets industriels. En comparaison, leurs expériences seraient négligeables, « des milliers à des milliards de fois plus petites » qu’une intervention qui aurait un effet climatique détectable. Rien à voir entre les quelques grammes prévus par SCoPEx ou ARIA et les millions de tonnes de dioxyde de soufre relâchées par le Pinatubo.
L’objectif de ces programmes n’est d’ailleurs pas de mesurer des effets climatiques mais de tester le matériel et d’ajuster le paramétrage physico-chimique des modèles. Et puis, il est déjà arrivé que des produits soient versés dans l’atmosphère dans le cadre de protocoles scientifiques – par exemple, les expériences d’enrichissement en dioxyde de carbone à l’air libre (FACE).

Pour toutes ces raisons, les géo-ingénieurs estiment que les prudences et les oppositions, à leurs yeux irrationnelles, favorisent la radicalisation de chercheurs ou d’entrepreneurs qui font des essais pirates (comme Make Sunsets, SATAN, peut-être Stardust). Pour eux, des exemples comme le clonage humain montrent que les scientifiques sont capables de s’arrêter à temps – si, par exemple, ces tests révèlent que la géo-ingénierie a trop d’effets secondaires. Ce sont les médias accros aux titres racoleurs et quelques environnementalistes radicaux qui réussissent à effrayer l’opinion publique.
Consciente des risques de controverse, ARIA insiste d’ailleurs sur le fait que les substances ne seront pas relâchées dans la stratosphère :
De très petites quantités (de l’ordre du milligramme) de matériaux présents dans les poussières minérales naturelles (comme le calcaire, la dolomite ou le corindon) seront fixées sur des supports à l’intérieur des nacelles de ballons météorologiques spécialement modifiés. […] Les ballons transporteront les échantillons dans la stratosphère pour des périodes d’exposition allant de quelques heures à plusieurs semaines, avant d’effectuer une descente contrôlée pour leur récupération.
Mais comment marquer la limite entre la petite échelle et des expériences plus importantes ?
Un trait sur un gradient
Au début des années 2010, la Solar Radiation Management Governance Initiative (SRMGI) définit une nomenclature en cinq catégories, allant des simulations numériques (1) au déploiement (5) en passant par les expériences de laboratoire (2) et les essais sur le terrain de différentes ampleurs (3 et 4). A chacun de ces niveaux sont associées de bonnes pratiques : consultation, déclaration préalable, absence de brevets, etc. En 2023, la Climate Overshoot Commission préconise, elle, un moratoire sur « le déploiement et les expériences en plein air de grande ampleur », mais encourage les recherches qui introduisent « de faibles quantités de matière dans l’air ». Le conseil scientifique des Commissaires européens a suivi la même ligne cette année.
Quand on regarde dans le détail, ces catégorisations sont affectées d’un sfumato léger. La définition de la SRMGI est presque tautologique puisque le passage de la catégorie 3 (essai de terrain de petite échelle) à la catégorie 4 (de moyenne et grande échelle) découle d’« effets environnementaux mesurables, considérés comme significatifs ». Quant à la Overshoot Commission, elle marque le seuil du moratoire par la notion de « risques notables de dommages transfrontaliers », présente dans le droit international depuis une dispute autour des émanations toxiques d’une fonderie entre le Canada et les Etats-Unis. Mais comme le note le juriste Ted Parson (favorable à ces essais), il faudrait non seulement prouver des conséquences transfrontalières – et ainsi les isoler de la variabilité naturelle du climat – mais aussi le fait qu’elles soient préjudiciables. Le conseil scientifique des Commissaires européens le reconnaît : il reste à « définir précisément les différences entre les expériences en plein air à petite et à grande échelle ».
C’est pour cela que les opposants sont fermes. Il deviendra plus difficile de tracer la ligne à mesure que d’autres tests seront mis en œuvre. Par ailleurs, ces recherches peuvent encourager la procrastination dans la réduction des émissions en entretenant l’espoir d’une solution miracle (aléa moral). Enfin, la pente est glissante entre la recherche et le déploiement : la science ne se fait jamais dans le Ciel des Idées, elle est tiraillée ou instrumentalisée par des intérêts financiers, politiques et militaires. Qui peut croire que ces travaux n’échapperont pas aux scientifiques qui les mènent ?
La pente naturelle des politiques climatiques
En plus de l’injection d’aérosols, d’autres expériences financées par ARIA concernent le blanchiment des nuages marin, déjà testé au-dessus de la Grande Barrière de corail, ou l’amincissement des cirrus, ces longs nuages poudrés qui retiennent davantage de chaleur réémise par le sol qu’ils ne renvoient d’énergie venue du Soleil. Peut-être que les opposants réussiront à bloquer certains de ces projets. Mais beaucoup pensent que ce n’est qu’une question de temps.
Comme le montre le chercheur Jeroen Oomen, la géo-ingénierie n’est pas un élément extérieur aux politiques climatiques, elle en est la continuation logique dès lors que perdure le double espoir d’une transition tirée par la technologie et d’une gouvernance internationale apaisée. En profondeur, tant que nous ne questionnerons pas les structures économiques, tout poussera vers ça. En surface, des arguments d’apparent bon sens – comme « il est toujours mieux de savoir que de ne pas savoir » – l’emporteront aisément. En pratique, l’intégration d’un scénario avec IAS dans les modèles intégrés, qui produisent les scénarios et les trajectoires, légitimeront l’ensemble.
Face à ce rouleau compresseur, il est toujours bon de citer les arguments d’Åsa Larsson Blind, la vice-présidente du Conseil sami, qui s’était opposée à SCoPEx. A ceux qui lui disaient qu’il serait bien d’en savoir plus, elle répondait que nous savons déjà que « nous devons réduire les émissions, modifier les structures économiques et renverser les rapports de force ». Pourquoi ne pas écouter les scientifiques ? ◆
La liste des projets financés par ARIA est ici.
🤡 Coup dur pour les aspirateurs à CO₂
On dirait un conte de Borges. Dans une république lointaine, saisie par les glaces, une immense machine a été construite pour nettoyer le poison qui s’est répandu dans l’air. Les propriétaires de l’appareil se félicitent et des milliers de gens cotisent chaque mois pour qu’il continue d’opérer. Mais un jour, des citoyens découvrent un terrible secret : l’instrument émet plus de poison qu’il n’en retire…
C’est l’histoire de Climeworks, l’une des principales entreprises de capture directe dans l’air (DAC). L’hebdomadaire Heimildin a comparé les crédits carbone livrés par les deux aspirateurs à CO₂ installés en Islande et les émissions annuelles déclarées par l’entreprise. Bilan : la boîte ne couvre pas ses propres émissions. En 2017, ses fondateurs pensaient retirer 400 millions de tonnes de CO₂ par an à partir de 2025 pour un coût de 100 dollars la tonne. Nous en sommes plutôt à 2.400 tonnes (cumulées) et un coût de 1.000 dollars. Certains parlent d’arnaque. De son côté, Climeworks maintient ses ambitions, tout en annonçant réduire ses effectifs…

Ces calculs sont un coup dur pour la capture directe dans l’air, qui a été l’espoir du carbon removal, ayant théoriquement moins d’emprise au sol que les méthodes fondées sur les plantes. Depuis le début, les besoins énergétiques sont décriés mais les promoteurs assurent que le progrès technique va les faire chuter. L’Islande est d’ailleurs considéré comme un eldorado puisqu’il est possible de minéraliser le CO₂ capté dans des roches basaltiques. Par ailleurs, Climeworks était vue comme vertueuse, tandis que ses concurrents CarbonEngineering et Global Thermostat se lançait dans un partenariat avec le pétrolier Oxy ou sombrait dans le ridicule ◇
Deux regards opposés : la défense de Climeworks et de la capture directe dans l’air par le site Heatmap, la dénonciation des Shadoks du CO₂ par l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans le Monde.
💭 Le rêve et la réalité
Cela pourrait être un autre conte de Borges, qui explorerait cette fois la miscibilité du rêve dans la réalité. Le Boston Consulting Group et l’Association Française pour les Émissions Négatives (AFEN) viennent de produire un rapport pour appeler à des investissements majeurs dans le carbon removal. Selon ce document, le « potentiel économique mondial des CDR pourrait atteindre 470 à 935 milliards d’euros par an d’ici 2050 ».
Comment arriver à ce chiffre ? Le rapport part du principe qu’il faudra éliminer 4,5 à 9 GtCO₂ par an pour s’aligner avec les trajectoires +2°C et +1,5°C, puis compose un portefeuille de technologies en pariant sur de fortes réductions de coûts. L’afforestation et la reforestation y comptent pour moitié (malgré la dégradation du puits forestier), la bioénergie avec captage et stockage pour 20%, la capture directe et le biochar pour 10% chacun (malgré les déboires de Climeworks). Les quelques pourcents restants reposent sur l’altération forcée et des méthodes marines.
Il ne reste plus qu’à « multiplier les volumes de CDR requis par la part respective de chaque méthode et ses coûts assumés ». Voici comment on atteint, avec un brin de raisonnement tautologique, 935 milliards : il faut X à telle date, les coûts seront Y, ça vaudra donc X*Y. Sauf que rien ne dit que les entreprises, les collectivités ou les individus achèteront ces crédits carbone. C’est pourtant la grande question : qui va payer ? Et c’est d’ailleurs ce que conclut le rapport. Il s’agit de pousser l’Etat à créer un marché, en aidant au décollage (crédit d’impôt, subventions, prêts) et en s’assurant que la demande suivra (obligations aux entreprises, prix du carbone).
Ce paradoxe aurait ravi Borges. Si nous avons besoin de ces émissions négatives, c’est parce que nous peinons à sortir des combusibles fossiles. Or récupérer ces molécules de CO₂ très diluées dans l’air demande un tel effort que celui-ci ne peut se produire que dans un monde où l’on se démènerait pour ne plus brûler du charbon, du pétrole ou du gaz. Comme le rappelait l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, si l’on est prêt à dépenser beaucoup d’énergie à recoller les morceaux d’une perle brisée, on préfèrera généralement la garder intacte ◇
📆 A venir : Jeroen Oomen, Freeman Dyson, des suggestions de lecture. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





Je ne comprends pas toujours tout mais ça me passionne et quand il y a des références à rihanna ça m’aide beaucoup . Merci !!!