Le scénario du pire fait son retour dans le rapport de l'AIE (et Trump n'y est pas pour rien)
En route pour les + 3°C !
Bonjour les ami.e.s,
Si vous suivez, même de loin, les sujets énergie-climat, vous n’avez pas pu manquer la sortie cette semaine du World Energy Outlook de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ce document, publié chaque année, est la Bible de tous ceux qui s’intéressent à nos trajectoires énergétiques. Les scénarios qui y sont dessinés sont particulièrement scrutés.
Peut-être avez-vous vu aussi des experts de l’énergie critiquer assez vertement cette publication. En France, l’économiste Christian de Perthuis a par exemple jugé « peu réaliste d’imaginer un futur énergétique à 25 ans autant impacté par les décisions prises ces dix derniers mois par l’administration trumpienne ». Au Royaume Uni, le think tank Ember – financé par la philanthropie plutôt proche de la tech progressiste – n’y a pas été de main morte non plus, assimilant presque ce document à de la propagande fossile (« fossil noise »). Pourquoi ces commentaires ?
L’AIE produit plusieurs scénarios pour tenter d’éclairer notre futur énergétique. Les deux plus connus sont le Stated Policies (STEPS), qui part des politiques mises en place ou sérieusement envisagées, et le Net Zero, qui fixe le point d’arrivée – la neutralité carbone en 2050 – et rembobine le film pour voir comment nous pourrions y arriver. Il y a une nuance essentielle entre ces deux récits : le premier part de l’existant, le second de l’objectif. Cette différence de registre crée un jeu de miroirs et d’incompréhensions entre les pessimistes – qui agitent le STEPS pour dire qu’on est sur la mauvaise voie – et les optimistes – qui brandissent le Net Zero pour affirmer qu’on peut encore y arriver. Les années précédentes, l’Agence utilisait aussi un scénario Announced Pledges (APS) prenant en compte les engagements pris par les Etats, notamment les Contributions déterminées au niveau national (NDCs) remises dans le cadre de l’accord de Paris.
Mais cette année, ce qui fait tant parler, c’est le retour d’un scénario mis au placard en 2020. Il s’agit du Current Policies qui repose « uniquement sur des mesures formellement inscrites dans la législation et la réglementation existantes, et qui ne tient compte d’aucun changement supplémentaire de politique ». Ces hypothèses sont pires que le business as usual puisqu’elles écartent des dynamiques d’innovation technologique déjà en cours. Arrêté parce qu’il était jugé peu crédible, ce scénario noir pour le climat nous ferait avoisiner les + 3°C en 2100 – à supposer que le système-Terre ne s’emballe pas. Dans cette trajectoire, la demande de pétrole et de gaz continuerait d’augmenter au moins jusqu’en 2050, le charbon connaissant, quant à lui, un long plateau déclinant.
Pourquoi ce scénario réapparait-il ? Dans son rapport, l’Agence explique avec une touche d’euphémisme qu’il est utile de le remettre sur le métier « maintenant que le monde a traversé la pandémie et la crise énergétique déclenchée avec l’invasion russe de l’Ukraine ». Elle insiste sur les « contraintes potentielles » qui viendraient freiner le décollage des renouvelables, qu’elles soient dues à « l’insuffisance des infrastructures, au manque de capacités institutionnelles ou de financement, ou à l’absence d’un soutien politique ». En gros, que se passerait-il si nous nous organisions pour freiner l’essor du solaire, des batteries et des technologies bas-carbone ? Cette reprise de Current Policies ne sort pas de nulle part. L’AIE est dans le viseur de l’administration Trump qui y voit un repère de gauchistes pro-renouvelables. Il faut donner des gages. Que ce scénario aboutisse à une planète très réchauffée importe peu pour les trumpiens qui, à partir de calculs absurdes, considèrent que cela n’impactera que très faiblement le PIB des Etats-Unis. Ce qui compte, c’est que l’on puisse désormais dire avec mauvaise foi : « Vous voyez, l’AIE pense que le pétrole et le gaz ont encore un avenir ».
Fondée à la suite du premier choc pétrolier par les pays de l’OCDE, l’AIE reçoit une partie de son budget des Etats-Unis – entre 14 % et 18 % selon les sources. Cet été, un comité du Congrès américain, chargé de préparer les débats budgétaires, a proposé de couper ce subside au motif que l’agence aurait « renoncé à l’objectivité » pour se « tourner vers des informations politisées afin de soutenir la promotion des politiques climatiques ». Cette accusation fait écho aux nombreuses déclarations de Chris Wright, le secrétaire d’Etat à l’Energie. Ce dernier a menacé de retirer son pays de l’institution si celle-ci ne se réformait pas. En cause, le fait que certains scénarios prévoient un pic du pétrole avant 2030 (APS en 2024) ou autour de 2030 (STEPS cette année). Le verdissement de l’électricité et l’électrification pourraient faire fléchir la demande de charbon et de pétrole - trop faiblement encore pour éclaircir notre horizon climatique mais suffisamment pour enquiquiner Wright, qui a gagné sa vie dans le fracking. Opportunément, le scénario APS n’a pas été publié cette année au prétexte que « de nombreux pays n’ont pas encore annoncé ou mis à jour leurs objectifs »… Wright retourne le mandat de l’AIE – assurer la sécurité énergétique – comme une arme, clamant partout qu’entraver les fossiles reviendrait à condamner des milliards d’humains à la pauvreté. Ce sont les arguments d’Alex Epstein dans The Moral Case for Fossil Fuels. Les bénéfices des fossiles sont jugés supérieurs aux désagréments du réchauffement – ce qui va bien sûr à l’encontre du consensus scientifique.
Cette critique pro-fossile avait déjà été faite, plus en sourdine, par les pays producteurs de pétrole et de gaz, en particulier par l’OPEP. En 2021, l’AIE avait provoqué quelques remous en étayant davantage son scénario Net Zero. Son directeur Fatih Birol, ancien de l’industrie pétrogazière, avait dû assumer publiquement l’idée qu’il ne fallait plus ouvrir de « nouveaux champs pétroliers ou gaziers » pour avoir une chance de contenir la hausse des températures. Des penseurs aussi radicaux que le marxiste Andreas Malm s’étaient malicieusement appuyés sur ces conclusions pour justifier des appels au sabotage des oléoducs et des gazoducs. Mais ces derniers mois, sous le feu nourri de Wright et des fascistes fossiles, l’agence a changé de ton. En septembre, elle a publié un rapport sur les dangers d’un tarissement des gisements pétroliers et la nécessité d’y investir de l’argent.
Ainsi, le World Energy Outlook de l’AIE cristallise, comme du basalte qui refroidirait, les affrontements en cours autour de l’énergie. La reprise du scénario Current Policies, qui peut avoir des effets performatifs et devenir une prophétie autoréalisatrice, est une façon d’essayer de faire pencher la balance du côté du pétrole et du gaz au prix de postulats méthodologiques très surprenants. Pour n’en citer qu’un, cette trajectoire suppose que la même capacité de panneaux solaires - celle de 2024 - est installée chaque année jusqu’en 2035. Voici ce que cela donne si l’on représente cela sur un graphique :

L’autre effet qu’a l’inclusion du scénario Current Policies est de rendre acceptable celui du Stated Policies, qui n’est guère plus reluisant puisqu’il nous amène à + 2,5 °C en 2100. Le scénario Announced Pledges, publié l’année dernière – celui dans lequel les Etats suivraient leur feuille de route climatique – était beaucoup plus sympathique, nous amenant à + 1,7°C en 2100. Mais il repose sur les déclarations de pays dont le track record, pour parler comme les banquiers, n’inspire pas confiance. Pour respecter pleinement nos objectifs climatiques, il faudrait suivre le scénario Net Zero et le graphique ci-dessous vous donne une idée du fossé à combler. A ce propos, l’AIE note cette année que rester en dessous de + 1,5°C n’est plus possible sans un overshoot – si ce terme ne vous est pas familier, vous pouvez lire ce précédent épisode de la newsletter – et donc sans des aspirateurs à CO₂, une technologie qu’elle juge elle-même « coûteuses et non éprouvées à grande échelle »…
Hélas, le zeitgeist est à la célébration de cet horizon entre + 2°C et + 3°C. Citant cette fourchette, Bill Gates expliquait récemment que les politiques climatiques ont rempli leur rôle puisque sans elles nous serions en route pour bien pire, que notre critère de réussite doit être « le bien-être humain » plutôt que « la température mondiale », que « la santé et la prospérité constituent la meilleure défense contre le changement climatique » et que les gens ne parlent pas assez d’un « sujet clé » : comment « aider le monde à s’adapter au changement climatique ». On voit toutes les passerelles possibles avec le discours de Chris Wright ; autre signe du rapprochement entre Big Tech et Big Oil. On voit aussi clairement la route qu’ont choisi d’emprunter les élites américaines ◆
💵 Qui veut des actifs échoués ?
Un graphique tiré du World Energy Outlook de l’AIE que je trouve très parlant. Les capacités d’export du gaz naturel liquéfié déjà existantes et en construction avec ce qu’il faudrait suivre selon les trois scénarios. Dans le Net Zero, une bonne partie de ces infrastructures ne serait plus ou pas utilisée.
🥘 Zakouskis
◇ La controverse continue autour d’un article paru dans Frontiers in Science, qui concluait à l’inefficacité et à la dangerosité de plusieurs propositions de géo-ingénierie polaire. Les chercheurs Matthew Henry et Alistair Duffey, qui travaillent sur ce sujet, estiment au contraire que « compte tenu de la faisabilité et de l’efficacité potentielle de la gestion du rayonnement solaire, ainsi que des risques considérables liés au réchauffement, il est impératif, tant sur le plan scientifique que sociétal, de mener des recherches supplémentaires sur l’intervention climatique ».
◇ Le mot de géoéconomie – fusion de géopolitique et économie – est décidément à la mode. Ce concept qui a été théorisé dans les années 1990 désigne, comme l’écrit mon camarade Pascal Riché dans Le Monde, « l’utilisation par des acteurs, généralement étatiques, de mécanismes économiques en vue de renforcer leur puissance ». Dans la revue Nature, Jonas Meckling, professeur à Berkeley, explore les conséquences de ce « tournant géoéconomique » dans les politiques de décarbonation. Désormais, la transition énergétique est prise dans le capitalisme de la finitude : elle est un champ de bataille entre puissances et justifie l’accaparement de ressources. Puisque les technologies bas carbone sont un atout stratégique, elles pourraient connaître une poussée, selon Jonas Meckling. Cela serait bon pour le climat. Mais cette nouvelle donne « crée aussi des écueils majeurs en favorisant, par exemple, la montée du protectionnisme commercial ». Conclusion prudente : il est « difficile de prédire l’impact de ce tournant sur la décarbonation mondiale ».
◇ Les annonces de la start-up Stardust ne plaisent pas à tout le monde. Dans la MIT Technology Review, deux pontes de la recherche dans le domaine de la géo-ingénierie solaire s’inquiètent du fait que cette dernière commence à attirer des capital-risqueurs. Cela « complique la tâche des scientifiques et ingénieurs responsables qui s’efforcent de faire progresser nos connaissances ». En effet, les scientifiques répètent depuis des années que la recherche n’est pas une pente glissante vers le déploiement. Or « ces start-ups ne peuvent gagner de l’argent que si quelqu’un paie pour leurs services. Il est donc raisonnable de craindre que les pressions financières les poussent à faire du lobbying auprès des gouvernements ou d’autres parties pour qu’ils utilisent ces outils ». Ces évolutions valident ce que nous disait le chercheur Jeroen Oomen : « Bientôt les climatologues n’auront plus la main ».
◇ Dans la grande querelle autour des émissions négatives, ceux qui y voient une excuse pour continuer à procrastiner viennent d’être rejoints par des alliés de poids : deux chercheurs à qui l’on doit, au début des années 2000, l’intégration dans les modèles IAMs de ces technologies supposées retirer du CO₂ de l’atmosphère. Bloomberg raconte que Kenneth Möllersten et Michael Obersteiner sont horrifiés par ce que leurs travaux ont fini par donner : « De nombreux pays comptent sur l’élimination du carbone pour atteindre leurs objectifs, ce qui engendre un excès de confiance et retarde la réduction des émissions ». Ce sujet en apparence technique est passionnant. S’il vous intéresse, je vous conseille de suivre les travaux de la doctorante Lou Stührenberg, qui nous avait expliqué comment cette sorte de baguette magique s’est répandue dans les scénarios.
📆 A venir : Laurent Bopp, la banque du carbone. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.






