Le choc terminal, Venise et la beauté fragile de l'Anthropocène
Que se passerait-il si, après l'avoir mis en place, nous arrêtions du jour au lendemain un programme de géo-ingénierie solaire ?
« Les hommes de science ont essayé de refroidir la Terre, d'inverser les dégâts qu'ils avaient semés. Mais au lieu de cela, ils l'ont gelée jusqu'à la moelle. » L’ouverture de la série Snowpiercer, dans laquelle une tentative de géo-ingénierie ratée oblige les derniers humains à s’entasser dans un train voué à la rotation éternelle, a lié dans notre imaginaire l’intervention climatique à l’horizon d’une catastrophe brutale. C’est l’un des aspects de la gestion du rayonnement solaire qui fascine le plus et qui soulève le plus d’interrogations, beaucoup de gens ayant déjà entendu parler de la peur d’un « choc terminal ». Mais qu’entend-on par ce terme ?
L’ouverture soudaine d’un four en fonctionnement peut aider à se figurer ce que l’on appelle le choc terminal. Si l’on refroidit artificiellement le climat grâce à une brume d’aérosols autour de la planète, la levée de ce voile sur une atmosphère encore surchargée en CO₂ fera exploser les températures. Or on sait que davantage que le réchauffement, c’est sa vitesse qui menace nos sociétés. Cette convulsion climatique est l’un des grands motifs d’opposition à la géo-ingénierie. L’essayiste Naomi Klein écrit par exemple qu’« une fois que l’on commence à répandre des aérosols dans la stratosphère pour bloquer le Soleil, il est pratiquement impossible de s’arrêter », sous peine de provoquer une violente « vague de chaleur ». Sans surprise, le choc terminal a donc été l’objet d’une controverse : pour rendre acceptable la géo-ingénierie, il faut lever cette crainte, ou du moins en réduire la portée.
Avant de venir aux arguments des géo-ingénieurs, voyons comment s’est déployée cette inquiétude. En 2006, quand le chimiste Paul Crutzen publie son célèbre article qui met fin au tabou de la géo-ingénierie solaire, il ne semble pas envisager ce problème, insistant même sur le caractère réversible d’une telle intervention : « Elle pourrait être interrompue à court terme, si des effets secondaires indésirables et imprévus se manifestaient. » C’est dans les années suivantes que le thème se développe. Dans sa célèbre liste des « vingt raisons qui lui font penser que la géo-ingénierie solaire pourrait être une mauvaise idée », le climatologue Alan Robock y consacre les points 10 (« Rapid warming if deployment stops ») et 11 (« There’s no going back »). Plusieurs études insistent alors sur la rapidité avec laquelle, en cas d’arrêt du voile solaire, les températures bondiraient. Certains évoquent une vitesse de réchauffement « jusqu'à vingt fois supérieurs au taux actuel ». D’autres parlent d’une vélocité « beaucoup plus rapide que l'un des événements de réchauffement planétaire les plus brusques […] enregistrés dans l'histoire géologique », à savoir le Maximum Thermique du Paléocène-Éocène. Il y a environ 55 millions d'années, les températures ont augmenté de 5 à 8°C en quelques milliers d'années.

Gênés par ce caillou dans la chaussure, les chercheurs moins hostiles à la géo-ingénierie solaire ont tenté de démontrer que cette angoisse était exagérée. En 2018, par exemple, Andy Parker et Peter J. Irvine soulignent que les modélisations les plus terrifiantes sont fondées sur des hypothèses peu réalistes, à savoir de forts taux d’injection (pour masquer un réchauffement très grave) et une interruption brutale (du jour au lendemain). Eux insistent sur l’effet tampon permis par la persistance des aérosols dans la stratosphère et l’inertie du système climatique : il faudrait « plusieurs années » pour que la température se réajuste. Dans ces conditions, il devrait « être facile de mettre en place un système résilient et robuste ». S’ensuit une liste des évènements qui pourraient mener à un arrêt brutal (que l’on peut compléter par cet article d’Andrew Lockley) et les raisons de se rassurer. Le terrorisme ? Il sera difficile d’abattre la multitude d’avions ou de drones qui s’envoleront vers la stratosphère. Une crise économique ? « Même si une catastrophe anéantissait 70 % de leur économie, la Chine ou les États-Unis pourraient déployer le voile solaire pour moins de 1 % de leur PIB post-catastrophe. » La menace, éventuellement nucléaire, d’Etats qui estimeraient que la géo-ingénierie provoque des sécheresses ? « Cette éventualité est beaucoup moins probable qu'il n'y paraît à première vue. »
Pour réduire les risques, les promoteurs de la géo-ingénierie ont aussi proposé des bonnes pratiques. La première consiste à limiter le niveau d’injection. La deuxième à la rendre très graduelle. La dernière à la lier, par divers mécanismes, à la décarbonation ou à l’élimination du CO₂ atmosphérique (par exemple, en freinant le réchauffement plutôt qu’en le masquant totalement). Cet argumentaire s’est tellement consolidé que Parker et Irvine, cette fois avec Jesse Reynolds, font du choc terminal l’un des cinq mythes de la géo-ingénierie solaire qu’ils entendent dissiper. Pour eux, l’énoncé « une fois que vous avez lancé la gestion du rayonnement solaire, vous ne pouvez plus l’arrêter » devrait être remplacé par « une fois que le voile est lancée et qu’il exerce un degré de refroidissement assez élevé, on ne peut pas l'arrêter brusquement, mais progressivement sur une longue période ».

Il arrive même que cette épée de Damoclès soit valorisée. Elle est comparée aux barrages ou à d’autres infrastructures dont nous sommes dépendants (la fabrication des engrais de synthèse, par exemple). Dans cette optique, la ville de Venise est souvent citée. Les écomodernistes Ted Nordhaus et Michael Shellenberger en font une métaphore de la fragilité de l’Anthropocène : la sauver des flots nécessite une maintenance permanente. Parfois, la menace du choc terminal est vue comme une manière de rendre la crise climatique plus tangible, de rapprocher les échéances. Ainsi, le chercheur Jonathan Symons écrit-il que « la possibilité réelle d'un “choc terminal” pourrait faire apparaître les impacts climatiques catastrophiques comme un risque à court terme, plutôt que comme un risque lointain ».
Cet étrange fatalisme a été analysé par le géographe suédois Andreas Malm comme une pulsion de mort. La géo-ingénierie serait le refoulement de la crise climatique (l’étape suivant le déni) et le choc terminal matérialiserait le retour du refoulé. Mais l’insouciance avec laquelle cet horizon est envisagé peut aussi faire penser aux théories d’Amitav Ghosh. Dans Le Grand dérangement (2021), l’écrivain indien se demande pourquoi la littérature peine à rendre compte de la crise climatique. Son hypothèse est que le roman moderne est imprégné d’une conception bourgeoise du temps, qui oublie très vite les catastrophes et se projette de façon linéaire dans le futur. C’est ce qui expliquerait que les scénarios de rupture (une pandémie, par exemple) soient toujours rejetés dans le genre méprisé de la science-fiction. On retrouve cette même nonchalance dans l’espoir que nous pourrons entrer et sortir de la géo-ingénierie de façon douce et concertée. Le fait de se rendre dépendant d’une nouvelle infrastructure est accueilli avec la placidité des promoteurs qui proposent de construire en zone inondable. Hélas, il arrive que les barrages cèdent ◆
L’anecdote. Un exemple de mini-choc terminal nous a peut-être été donné par les régulations du commerce maritime international. En 2020, de nouvelles règles ont fait baisser les émissions de soufre des navires, ce qui a « créé par inadvertance un choc […] ayant un impact mondial », selon un article publié il y a quelques mois dans Nature. C’est ce qui pourrait expliquer la hausse inattendue des températures marines enregistrée ces dernières années : « L'ampleur du forçage radiatif pourrait entraîner un doublement (ou plus) du taux de réchauffement dans les années 2020 par rapport au taux observé depuis 1980 ».


