Dans quelle dystopie entrons-nous ?
Cette semaine, on parle du "capitalisme de la finitude", d'un roman de science-fiction et de la couleur du ciel.
Deux ouvrages très différents, lus en parallèle ces dernières semaines, me semblent éclairer notre avenir climatique. Le premier est un essai tout juste paru de l’économiste et historien Arnaud Orain : Le Monde confisqué. Le second est un roman de science-fiction de Neal Stephenson, de facture assez lourdingue, mais enrichissant pour qui s’intéresse à la géo-ingénierie solaire : Termination Shock. Les deux se répondent d’une manière presque troublante ; voyons comment.
Spécialiste d’histoire économique, Arnaud Orain décrit un balancement régulier, depuis le XVIe siècle, entre le « capitalisme libéral » et le « capitalisme de la finitude ».
Le premier repose sur l’utopie « d’un bien-être matériel universel issu du marché libre » et défend la concurrence, l’innovation, l’ouverture des mers et des frontières. Optimiste, il n’y a pour lui aucune barrière que le génie humain ne puisse enjamber.
Le second est une « vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs », structurée par la rente et la constitution de « silos impériaux ». Il est teinté du sentiment angoissant d’un « monde limité qu’il faut s’accaparer dans la précipitation ».
Systole, diastole : c’est la pulsation de la modernité.
Après avoir connu des décennies de « capitalisme libéral », nous entrons, bien sûr, dans le « capitalisme de la finitude ». Le Covid a précipité la volonté de relocaliser des industries, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, l’accaparement des terres et minerais nécessaires à la « transition énergétique ». Le monde se referme et chacun cherche à faire des provisions avant que ne s’amplifient les chocs climatiques. Arnaud Orain décrit ainsi la tension entre blocs, la militarisation des marines marchandes et la puissance des « compagnies-Etats » qui contrôlent la tuyauterie de nos économies.

Pourquoi tout cela est-il important pour l’écologie politique ? Eh bien parce que cette grille de lecture peut aider à comprendre à la fois les difficultés de la transition (1), l’attrait désespéré pour des techniques hasardeuses comme la géo-ingénierie (2) et la difficulté à les déployer sans graves conflits (3).
(1) Pourquoi la transition patine-t-elle ?
Avant même la réélection de Trump, la décarbonation avait du plomb dans l’aile. Même si certains indicateurs – comme la puissance solaire installée – pourraient nous porter à l’optimisme et que plusieurs analystes annoncent le pic prochain des émissions, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) notait l’année dernière que deux tiers de l’augmentation de la demande avaient encore été absorbés par les combustibles fossiles en 2023. Pour l’instant, les énergies s’accumulent davantage qu’elles ne se substituent les unes aux autres.
Au sein de l’écologie politique, deux explications sont mises en avant pour expliquer les déconvenues de ce que certains appellent désormais l’« idéologie » de la transition :
Sans volonté de réduire les flux de matière et d’énergie, l’imbrication des systèmes énergétiques aboutit à toujours plus de tout. Plus de solaire, certes. Mais aussi plus de gaz et de pétrole. Le fait que l’administration Trump rassemble Elon Musk, pro-solaire, et Chris Wright, pro-fracking, illustre ce point (cf. Jean-Baptiste Fressoz).
Il faut considérer les profits plutôt que les prix. Bien que les coûts de l’éolien et du solaire se soient effondrés, les retours sur investissement de ces énergies sont jugés incertains puisque la compétition peut y être féroce. A l’inverse, le gaz et le pétrole sont fondés sur la difficile extraction d’une ressource limitée par des oligopoles qui peuvent maintenir des prix élevés et s’assurer de leur rentabilité (cf. Brett Christophers).
Si l’on reprend les catégories d’Arnaud Orain, on peut dire que la transition repose sur l’imaginaire du « capitalisme libéral » – concurrence, innovation, commerce – alors que nous sommes dans un monde crispé, celui de la « finitude » – rente, empires, puissance. C’est ce qui expliquerait que tout patine malgré les discours volontaristes.
Ainsi l’avenir pourrait ressembler au long plateau de la courbe des fossiles décrit dans l’un des scénarios de l’AIE ; le pétrole et le gaz se maintenant à un niveau élevé. Très instable, ce futur réchauffé alimenterait la course aux ressources. Vous me voyez venir, c’est là qu’entre en action la géo-ingénierie. Face à des secousses grandissantes, des tentatives hasardeuses comme l’injection de soufre dans la stratosphère seront présentées comme inévitables. Nous avons déjà bouleversé le cycle de l’azote avec les engrais de synthèse, pourquoi ne pas aller plus loin ?

(2) D’où vient l’attrait pour la géo-ingénierie solaire ?
Le discours bon teint sur la géo-ingénierie ressemble à ceci :
Certes, la transition prend du temps. Plus de temps que prévu. Mais il suffirait de gagner les quelques décennies nécessaires à la maturation des technologies de décarbonation grâce au voile solaire.
Certains géo-ingénieurs considèrent en effet que la crise climatique est un problème de tempo plutôt que de structures. Pour contrer le réchauffement et patienter jusqu’à la sortie des fossiles, l’idée est de répandre du dioxyde de soufre (SO₂) depuis des avions dans la stratosphère. En s’oxydant, ce panache gazeux produirait des gouttelettes d’acide sulfurique (H₂SO₄) en suspension qui voileraient une fraction de l’énergie solaire, ce qui refroidirait artificiellement la Terre. C’est une logique en apparence rationnelle : faisons des recherches, élaborons un cadre de gouvernance et si le calcul bénéfices-risques s’avère bon, allons-y.
Cette approche rappelle le « capitalisme libéral » décrit par Arnaud Orain. Elle suppose, par exemple, le rôle stabilisateur d’une puissance hégémonique. L’espoir d’une « gouvernance du système Terre » est fondé sur l’hypothèse implicite que quelqu’un maintiendra la paix dans la stratosphère, tout comme les Anglais puis les Américains ont assuré la paix sur les mers pour que prospère le commerce mondial. Bien sûr, il serait préférable que ce « quelqu’un » soit une organisation internationale, mais si les Etats-Unis veulent s’en charger, pourquoi pas ?
Certains, tel le chercheur Jonathan Symons, voient même dans la géo-ingénierie un catalyseur. En atténuant les secousses climatiques et en suspendant au-dessus de nos têtes une nouvelle épée de Damoclès (un arrêt non planifié du voile solaire provoquerait la hausse brutale des températures), elle serait le vecteur d’une pacification globale. Sous une menace commune et imminente, tout le monde s’entend. L’horizon se dégagerait : le nœud du réchauffement étant desserré, on pourrait espérer qu’à la fin du siècle l’humanité baigne dans l’abondance de la fusion nucléaire ; les robots et les IA assurant la reproduction de notre quotidien matériel.

(3) Pourra-t-on déployer ce voile solaire sans conflits ?
Hélas, on peut craindre que ce scénario se fracasse sur le réel. Rendue inévitable par le « capitalisme de la finitude », la géo-ingénierie solaire ne sera-t-elle pas plutôt captive de la compétition entre « silos impériaux » ?
Sombre, autoritaire, méprisant envers les diplomates et les militants, le roman Termination Shock fournit un assez bon aperçu de ce futur. Après qu’un magnat texan a décidé de lancer du soufre depuis son ranch, l’Inde voit la production de blé et de riz du Pendjab décliner du fait de moussons déréglées. La Chine, elle, n’est pas mécontente de voir son voisin dans la panade. S’ensuit un conflit entre puissances à mesure que chacune essaie de construire son propre système de géo-ingénierie. Des alliances se recomposent, par exemple entre les « too low » et les « too hot », entre les pays menacés par la montée des eaux et les pays ravagés par les vagues de chaleur. Les lignes géopolitiques se déplacent autour des perdants et gagnants de ce voile solaire.
On retrouve dans cette fiction beaucoup des traits identifiés par Arnaud Orain pour analyser le « capitalisme de la finitude » :
Des « compagnies-Etats », semblables aux Compagnies des Indes d’autrefois : le magnat texan s’avère être à la tête d’un véritable petit empire, il contrôle une milice et répand du soufre dans la stratosphère avec l’accord tacite de l’administration fédérale américaine.
Le rôle central de la logistique : nous serions encore plus dépendants du voile solaire que nous le sommes des câbles sous-marins ou des datacenters. L’un des personnages le résume bien : « Certains endroits dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler vont devenir le canal de Suez de l’avenir ».
La militarisation de l’environnement : dans le roman, la Chine déclenche des vagues meurtrières en Mer du Nord (Stephenson s’inspire des bombes tsunami de la Guerre froide) pour pousser les Européens à se rallier à l’injection de soufre dans la haute atmosphère.
Dans la vraie vie, tous les rapports consacrés à la géo-ingénierie solaire insistent sur le fait que la recherche sur le sujet devrait être open source, sans brevets, et un éventuel déploiement encadré par une gouvernance internationale. Hélas, la transparence n’est pas au rendez-vous et, comme dans la fiction, la course a déjà commencé. Très médiatisée, la start-up américaine Make Sunsets envoie par exemple des ballons de soufre et vend des « crédits de refroidissements ». C’est une provocation, mais d’autres acteurs ont l’air plus sérieux (tel Stardust Solutions).
Bizarrement, Termination Shock (spoiler) se termine bien : l’escouade envoyée par l’Inde pour mettre hors d’état de nuire le canon qui sulfurise l’atmosphère est arrêtée et l’on comprend que les grandes puissances vont s’entendre pour ajuster le système. Il n’y a que très peu de morts et une bombe explose sans gêner personne, au milieu du désert. C’est une fin irénique pour un livre qui a détaillé toute la dureté du « capitalisme de la finitude ». Comme si le cycle se terminait sans souffrances. Peut-être faut-il y voir une sorte de refoulement. Sur son blog, l’explication de Stephenson ressemble davantage à une supplique qu’à une analyse froide : « Je fais confiance à notre civilisation pour ne pas faire des choses incroyablement stupides ». Prions avec lui ◆
🌇 De quelle couleur serait le ciel sous le voile solaire ?
C’est l’une des interrogations les plus communes quand on parle de géo-ingénierie : allons-nous blanchir le ciel ? L’injection d’aérosols modifierait les propriétés optiques de la haute atmosphère, ce qui pourrait rendre les journées plus laiteuses et les crépuscules plus rougeoyants. Pour beaucoup, cela matérialise le fait que nous avons pris le contrôle du système Terre. D’autres estiment qu’on exagère cette conséquence. On retrouve dans ce débat, en miniature, l’opposition entre ceux qui pensent que nous jouons avec le feu et ceux qui tempèrent le risque. Qu’en dit la littérature scientifique ?
La géo-ingénierie solaire vise à développer un « volcanisme artificiel ». En suspension, les aérosols soufrés voileraient une fraction de l’énergie solaire. Ils en diffuseraient aussi la lumière – c’est ce qui modifie la couleur du ciel. Ce phénomène est connu grâce aux éruptions volcaniques. Après celle du Krakatoa (Indonésie), en 1883, par exemple, le Times of London rapporte que jusqu’en Angleterre « le ciel est passé d’un orange pâle à un rouge sang ». Même si cette théorie est contestée, il se dit que Le Cri de Munch aurait été inspiré par cet événement.
Dans sa célèbre liste des « vingt raisons pour lesquelles la géo-ingénierie pourrait être une mauvaise idée », le climatologue américain Alan Robock évoque déjà en 2008 les « fortes répercussions psychologiques sur l’humanité » d’un tel changement de teinte. Quatre ans plus tard, Ben Kravitz et ses collègues essaient de préciser ce point. Ils tentent d’évaluer les conséquences optiques d’une injection de soufre suffisante pour bloquer un réchauffement très fort. Ils en concluent que oui, le ciel serait plus blanc, plus lumineux, la lumière plus diffuse, les couchers de Soleil plus colorés. Mais le scénario étudié reste grossier.
En décembre dernier, une nouvelle étude, soutenue par le programme dédié à la géo-ingénierie de Harvard, est venue raffiner les hypothèses. Elle a testé, en parallèle du soufre, deux autres produits envisagés pour les injections : le carbonate de calcium et les diamants de synthèse. Elle a aussi visé un refroidissement de 0,5 ou de 1 degré seulement (même si un scénario plus ample est aussi pris en compte). La conclusion se veut rassurante et incarne bien la normalisation de ces techniques : certes, l’aspect du ciel serait modifié, mais il serait très difficile de s’en rendre compte, du fait de la pollution existante et de la lenteur du changement. En gros, on a déjà fait pire et on s’habituera.
Devant un tel optimisme, on a du mal à ne pas penser à la phrase découverte sur Le Cri de Munch qui sonne comme un avertissement à notre civilisation thermoindustrielle : « Ne peut avoir été peint que par un fou » ◇

🌌 Reprendre l’espace à Musk
Le philosophe Frédéric Neyrat, qui avait travaillé sur la géo-ingénierie dans son livre La Part inconstructible de la Terre (2016), vient de publier La Condition planétaire. Il y propose une autre philosophie de l’espace, entre l’astrocapitalisme d’Elon Musk et la focalisation sur le terrestre de Bruno Latour. C’est un ouvrage poétique, un peu étrange, qui remue une matière en pleine effervescence : l’astrobiologie, le regain d’intérêt pour des pensées comme le cosmisme russe ou la théorie du vaisseau spatial Terre de l’Américain Richard Buckminster Fuller. Frédéric Neyrat était à Paris il y a quelques jours, et j’ai pu lui poser longuement des questions pour Le Nouvel Obs. L’entretien est ici ◇
🎙️ Avec les camarades de « 20 minutes avant la fin du monde », nous reprenons les enregistrements. L’idée est de parler de tous les sujets qui intéressent l’écologie. Nos « Awards de l’Anthropocène » sont déjà en ligne !
📅 A venir : sauver la planète avec du béton, modéliser le voile solaire, analyser la bataille des nuages entre la Chine et l’Inde, se mettre dans la peau d’un techno-solutionniste. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





