L’avenir sera-t-il radieux ?
Verre d'eau mi-plein, verre d'eau mi-vide
Bonjour les ami.e.s,
Nous ne sommes plus très loin de la rentrée des essais et j’ai repéré dans le monde anglophone plusieurs publications qui me paraissent intéressantes. J’étais par exemple impatient de lire de façon croisée Here Comes the Sun, de Bill McKibben, et Extraction, de Thea Riofrancos (tous deux chez W. W. Norton & Company).
Ces livres incarnent deux tendances, deux impulsions, deux façons de voir la transition énergétique et le boom du solaire. Dans ce qui suit, je vous propose – sur un format déjà tenté il y a quelques semaines – d’évaluer leur forme physique avant qu’ils ne montent sur le ring face au champion invaincu Pétrogaz.
💪 Premier combattant : Here comes the Sun, du Soleil comme s’il en pleuvait
Bill McKibben est un vétéran du combat climatique. En 1989, alors qu’il n’a pas encore trente ans, il publie The End of Nature, l’un des premiers ouvages grand public consacrés au réchauffement. En 2007, il fonde l’ONG 350.org, en référence à la concentration de CO₂ dans l’atmosphère que l’on espère alors encore contenir en dessous de 350ppm. Depuis, les émissions ont continué à progresser (nous sommes à plus de 420ppm) et le gouvernement américain promet de racler tous les gisements de pétrole et de gaz disponibles. On pourrait penser l’homme abattu. Le voici pourtant plein d’espoir, enthousiaste même, « convaincu que l’on vient de nous accorder une dernière chance ».
« C’est la première fois que nous avons sous la main des technologies qui peuvent monter très vite en puissance et infléchir la courbe des émissions carbonées, explique-t-il au téléphone. La première fois ! »
La thèse de Here Comes the Sun peut se résumer simplement: la chute des coûts de production de l’électricité issue des renouvelables, et en particulier du solaire, vient d’aligner nos intérêts économiques avec nos intérêts climatiques. Il n’y a plus besoin de demander aux populations occidentales, et à toutes celles qui en Inde, en Chine, accèdent à la société de consommation, de bouleverser leurs modes de vie. Il n’y a plus besoin de réformer ou subvertir le capitalisme. Le seul obstacle qui se dresse entre nous et le monde décarboné est le pouvoir organisé des intérêts fossiles, des régulations tatillonnes, la méfiance envers la Chine et le réflexe nimby.
Le livre de McKibben a l’avantage de présenter une épure, celle d’une bataille presque cosmique entre deux mondes. D’un côté, le monde fossile, fondé sur la combustion d’une ressource limitée, où les humains explorent les sous-sols pour en extraire du carbone et le convertir en une rente, ce qui concentre les richesses. De l’autre, le monde solaire, tendu vers un immense réacteur nucléaire, à 150 millions de kilomètres de la Terre, dont les sociétés pourraient tirer une manne énergétique très peu coûteuse, facile d’accès, abondante, exploitable grâce à des métaux qui une fois sortis de terre peuvent être recyclés. Un monde de rareté contre un monde d’abondance.
Bien sûr, McKibben est au courant des critiques faites au plaidoyer pro-solaire. Aurons-nous assez de matières premières et de terres pour installer ces panneaux ? Les énergéticiens vont-ils s’y mettre malgré une rentabilité plus faible que le pétrole et le gaz ? L’énergie que nous tirons des renouvelables va-t-elle s’ajouter à celle fournie par les fossiles, ce qui serait dommage, ou les remplacer, ce qui serait merveilleux ? A mesure que la part du solaire augmente dans le mix électrique, comment va-t-on gérer la variabilité et le raccordement ? Plutôt que sur une utopie lumineuse, le solaire ne va-t-il pas déboucher sur des dingueries virilisto-libertariennes dont Musk est le prototype ? McKibben est au courant et s’efforce de dégonfler ces inquiétudes.
Sur les métaux, par exemple, il reprend les chiffres rassurants de ceux qui estiment que nous aurons largement de quoi faire face à la transition : l’impact minier des technologies bas carbone est bien plus faible que celui du charbon, d’autant qu’il y a une différence essentielle entre un combustible fossile et une batterie – la seconde se recycle (théoriquement). Il reconnaît par ailleurs que la révolution énergétique est tirée par les profits plutôt que par la faiblesse des coûts, mais estime cette difficulté surmontable du moment que les Etats s’en mêlent et que les populations se mettent à réclamer la fin du monde fossile.
C’est sur le fait que le solaire peut se substituer à très court terme aux fossiles que McKibben est le moins convaincant. Lui met en avant le cas de la Californie qui en deux ans aurait réduit de 44 % sa consommation de gaz dans la production d’électricité grâce à l’installation de gigantesques batteries et de panneaux solaires. Ce chiffre vient des travaux de Mark Jacobson, à Stanford, qui « scrappe » chaque jour les données mises en ligne par le gestionnaire de la principale grid de l’Etat (CAISO). Quand on prend les statistiques agrégées de l’Agence d’information sur l’énergie (EIA) ou bien d’autres proxys (livraisons de gaz, etc.), on constate une baisse de moindre ampleur (autour de 26 %). Il reste aussi à voir si cette comparaison entre les premiers mois de 2023 et les premiers mois de 2025 se confirme dans le temps. De la même manière, McKibben vante la ruée solaire du Pakistan et il est vrai que les chiffres montrent une croissance très rapide, mais le gaz et le charbon persistent.

Il n’est pas impossible que ces tendances se confirment (le cas de la Pologne est encourageant), voire s’accentuent, mais pour l’instant mieux vaut être prudent. Cela fragilise l’une des idées fortes du livre : pour McKibben, ce n’est pas sur des modes de vie plus sobres qu’il faut miser, mais bien sur l’innovation technologique. Le journaliste a écrit des livres critiques de la croissance (Deep Economy) et manifesté contre des infrastructures fossiles (Keystone XL), mais dit ne connaître « personne ou presque qui soit prêt à changer radicalement de mode de vie » à brève échéance. Pour lui, la décroissance est un mouvement absurde, dont l’inanité a été prouvée par les confinements de 2020 qui n’ont fait chuter les émissions que d’un peu moins de 10 %.
Au-delà du fait que cette comparaison est critiquable – les décroissants ne militent pas pour la récession, mais pour une réorientation plus profonde de nos manières de vivre –, il y a une vista born again dans le livre qui fait à la fois sa force (on a envie d’y croire) et sa limite (est-ce trop beau ?). On a parfois l’impression de lire du Jeremy Rifkin évoquant la troisième révolution industrielle ou bien des théoriciens optimistes de l’Internet, qui promettaient l’avènement d’une société de la connaissance. C’est un peu comme si, confronté à l’inertie des modes de vie et à au durcissement brun des politiques américains, le militant se mettait à croire en une force plus profonde, presque inarrêtable : l’élan technologique. Se faisant, il simplifie le problème à la simple résistance des pétrogaziers et de leur pouvoir de lobbying, et perd un peu en puissance critique. Mais on a envie d’y croire !
🥊 Bilan : de la joie dans la boxe, mais un peu trop optimiste, s’abîme pendant le round d’observation mais croit avoir trouvé la faille, cherche le KO, fait souvent l’impasse sur la possibilité d’un troisième round.
💪 Deuxième combattant : Extraction, où comment rêver d’un autre monde
Quand, en 2017, lors d’une soirée à Providence, dans le Rhode Island, un camarade lui parle de lithium, Thea Riofrancos est intriguée. Deux ans plus tard, elle se rend au Chili, premier producteur au monde de ce métal devenu l’un des « éléments critiques » de la transition énergétique (en attendant son hypothétique remplacement par le sodium, il est indispensable aux batteries des voitures électriques). Sa découverte du salar d’Atacama, un désert dans lequel de la saumure est évaporée dans de gigantesques bassins pour en extraire une solution jaune bientôt transformée en cristaux, mènera à une décennie d’enquête.
Le ressort d’Extraction, résultat de ces recherches, est une réflexion sur la tension entre deux faits également vrais : (1) La transition énergétique doit être menée tambour battant si nous voulons avoir une chance de contenir les températures (2) Les mines de lithium, ou d’autres éléments nécessaires à cette transition, sont souvent désastreuses pour les écosystèmes et les communautés indigènes qui vivent sur ces territoires. Cette friction, Riofrancos la ressent dans sa chair : aux Etats-Unis, elle milite pour un Green New Deal dont elle s’aperçoit lors de ses pérégrinations qu’il peut entretenir une logique extractiviste (prendre ce dont on a besoin au plus bas prix possible et se tirer) pour laquelle elle n’a aucune sympathie. Comment résoudre cette difficulté ? Une autre mine est-elle possible ?
De Potosi au XVIe siècle jusqu’à Kolwezi au XXIe, la mine a toujours été au cœur de l’échange inégal entre les différentes parties du monde. Mais Riofrancos montre que cette dynamique est en train de se troubler. Les Américains et les Européens, pour se découpler de la Chine et d’un Sud Global remuant, cherchent à exploiter des gisements présents sur leurs propres territoires (onshoring). A l’inverse, les pays producteurs puisent dans le répertoire du « nationalisme des ressources » et essaient de remonter les chaînes de valeur (parfois, cela passe par un deal avec un fabricant chinois pour installer à domicile une usine d’automobiles). Quand ces nations sont dirigées par des progressistes, comme Boric au Chili, elles naviguent entre désir de nationalisation, crainte de fâcher les investisseurs internationaux, volonté d’écouter les communautés indigènes et nécessité de miner pour soutenir l’économie. Enfin, le lithium a ceci de particulier qu’il est utilisé dans des produits dits « propres » : le capitalisme « vert » repose sur une réputation devenue marchandise et il existe un nouveau marché des certificats de mines (le label IRMA), source de bras de fer entre constructeurs automobiles et fournisseurs.
Bref, il y a trouble dans la mine, tiraillements, divergences de vues et d’intérêts, il y a du jeu entre l’idéologie (le capitalisme vert) et l’infrastructure (les mines dégueulasses). Comme le disait la pub Intermarché, c’est le moment d’en profiter… Pour ce faire, Riofrancos présente en filigrane dans le livre deux grands arguments pour la planification écologique. Le premier est que la mine, plus que tout autre produit, est sujette à un boom and bust cycle très violent : l’offre et la demande ont du mal à se rencontrer et les prix sont volatils. Une politique industrielle, « la délicate danse entre la discipline et la séduction du capital », est donc bienvenue. Le deuxième est que, comme le dit l’un de ses interlocuteurs, « fournir des matières premières pour les véhicules électriques individuels n’est pas un projet de gauche ». Le but ne peut pas être l’« électrification du statu quo ». S’il faut miner, autant le faire pour satisfaire les besoins fondamentaux du plus grand nombre, plutôt que de laisser le profit guider la machine.

Avec le Climate and Community Institute, Riofrancos a modélisé plusieurs futurs où nous aurions atteint la neutralité carbone. Pour elle, les scénarios actuels reposent trop souvent sur le postulat qu’il est « plus facile de creuser d’innombrables nouvelles mines que d’inciter les Américains à changer leurs habitudes » et sur l’idée qu’« une action climatique réussie signifie une Tesla ou une BYD dans chaque garage ». Son livre est un plaidoyer pour le contrôle démocratique des usages : fléchons ce précieux lithium vers des transports en commun, densifions les villes, favorisons le vélo et la marche. Ici, toutes les questions commencent après la dernière page. Comment traduire ces bonnes volontés en propositions politiques ? Comment transformer ces chaînes de valeur alors qu’elles sont prises dans la géo-économie, « la logique du conflit dans la grammaire du commerce » ?
🥊 Bilan : costaud et niaqueux, symphatique entre les lignes, bien regroupé, pas de jabs inutiles, mais sûrement un peu rêveur quand à la possibilité de renverser les classements.
💪 Les combats : touchez-vous les gants !
C’est McKibben qui monte le premier sur le ring face à PétroGaz. Notre boxeur sourit à ce vieil adversaire qui va, il en est sûr, vers ses derniers combats. Il repère dans le coin du ring, le manager du champion, notoirement lié à la mafia, mais ne s’en inquiète pas jusqu’à ce qu’au début du premier round, ses yeux commencent à le picoter. Quelqu’un – peut-être son propre cutman ! – a mis un irritant sur ses gants et par le frottement de la garde, il en a plein le visage. Aveuglé, il ne panique pas et tente de sautiller le long des cordes, persuadé qu’alourdi, fatigué, Pétrogaz va s’essouffler. Mais non, ce dernier tient jusqu’à la fin. Egalité. Voici donc Riofrancos, qui monte à son tour face à Pétrogaz. Ce dernier est un peu déstabilisé par cette nouvelle venue : elle vient d’une ligue méconnue, mais on lui a dit qu’elle n’hésitait pas à lancer quelques coups bas. Boxe brouillonne. Ça ne se comprend pas. Riofrancos économise ses forces et vise les yeux. Le deuxième round commence… ◆
🥘 Zakouskis
◇ La sphère de Dyson fait son grand retour dans l’actualité grâce à Sam Altman. Pour éviter de couvrir notre planète de datacenters, le PDG d’OpenAI propose tout bêtement de les disposer dans l’espace, sur une mégastructure qui entourerait notre étoile…
◇ Une étude publiée dans Nature, et emmenée par la géographe Holly Buck, donne quelques précisions sur l’attitude de l’opinion américaine quant à la géo-ingénierie solaire. L’un des faits les plus saillants est la différence de perception entre Démocrates et Républicains, les premiers étant moins opposés à la poursuite de recherches sur le sujet que les seconds. Peut-être est-ce l’écho des discours complotistes d’élus du GOP sur les chemtrails. L’étude estime d’ailleurs à 20 % la proportion d’Américains qui pensent que le gouvernement a déjà un programme « qui utilise des avions pour pulvériser des produits chimiques dans l’atmosphère afin de lutter contre le réchauffement climatique » (et la moitié des répondants se disent « incertains »)…
◇ Qui va gagner la bataille du Sud Global ? Après le Degrees Global Forum organisé au Cap, la vingtième Conférence ministérielle africaine sur l’environnement (CMAE), réunie au Kenya à la mi-juillet, a tenu à réaffirmer son « rejet catégorique de l’injection d’aérosols stratosphériques et d’autres formes de géo-ingénierie solaire », compte tenu de « leurs risques environnementaux, éthiques et géopolitiques importants ». Les réactions des pro-recherches peuvent être lues sur le site SRM360.
◇ Mettre du soufre dans la stratosphère est une pollution, déployer des parasols dans l’espace est de la science-fiction. Martin Morrey, un chercheur domicilié en Ecosse, propose donc une solution intermédiaire : un dirigeable, aux allures de catamaran, capable de déployer une très large enveloppe plate dans la basse stratosphère, pour bloquer les rayons du Soleil et protéger les pôles, par exemple. Des brevets ont été déposés, c’est le moment d’investir…

📆 A venir : planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.






