"Jusqu'à la dernière goutte" : l'IA prolongera-t-elle l'ère pétrolière ?
Les pétrogaziers ont perdu la bataille mais tentent un cheat code. Va-t-on revivre l'équivalent de la révolution du fracking ? Que vient faire la Big Tech dans cette galère ?
Bonjour les ami.e.s,
Ça commence à se savoir : l’intelligence artificielle risque d’accroître considérablement nos besoins énergétiques. En avril dernier, l’Agence internationale de l’énergie notait, par exemple, que la consommation électrique des centres de données « devrait plus que doubler d’ici 2030 » pour atteindre l’équivalent de celle du Japon actuellement.
Ces projections d’une IA très énergivore – notamment dans la phase d’entraînement des modèles – expliquent qu’elle soit devenue un symbole dans le bras de fer entre les techno-optimistes et les partisans d’un contrôle de l’économie. Les premiers nous assurent que nous aurons de quoi nourrir la bête grâce au solaire ou au nucléaire ; les plus aventureux d’entre eux fantasment même une IA générale capable de régler tous les problèmes de l’humanité. Les seconds soulignent que, pour le moment, c’est surtout le gaz qui, aux États-Unis, permet de faire tourner ces programmes numériques, et appellent à réduire la voilure.
Mais une conséquence de l’IA sur nos trajectoires climatiques passe souvent sous les radars : à quel point aide-t-elle les producteurs de pétrole et de gaz à repérer de nouveaux gisements et à optimiser ceux déjà exploités ? Les progrès réalisés dans ce domaine pourraient-ils, pour le dire avec les mots choisis des analystes de la banque Barclays, « redonner un souffle de vie à un secteur en quête de changement » ? Ou, plus crûment : l’IA pourrait-elle être l’équivalent de ce qu’a été le fracking aux Etats-Unis (dans les années 2000, ce procédé a permis de relancer une activité déclinante) ?
C’est en tout cas ce que proclament les principaux intéressés, pour qui le secteur est « à l’aube d’une révolution technologique, portée par les capacités transformatrices de l’IA ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette révolution arriverait à point nommé pour l’industrie pétrolière, celle-ci étant confrontée au double défi de l’épuisement des gisements existants et de l’essor des technologies du solaire, moins chères, plus fiables, moins sales. Qu’elle soit rattrapée par le déclin de l’offre ou celui de la demande, la réponse est la même : ruer dans les brancards, jurer ses grands dieux qu’il faut investir, investir, investir, si l’on veut préserver la « sécurité énergétique » et faire baisser les coûts. Ce sont bien sûr les Etats-Unis qui mènent la charge. Mais des institutions aussi prestigieuses que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sont désormais redevenues perméables à ce discours : en témoigne un rapport récent insistant sur le problème que pose le tarissement de l’offre.
A quoi pourrait ressembler l’extraction d’hydrocarbures assistée par IA ? De nouveaux outils numériques peuvent se loger dans chacun des trois segments de cette industrie : l’upstream – recherche de gisements, forage, évaluation des réserves, et extraction –, le midstream – transport et stockage – et le downstream – raffinage ou traitement. Mais concentrons-nous sur le dur du dur, l’upstream du pétrole. Dans l’étape d’exploration, les prospecteurs cartographient les sous-sols. Cette méthode, fondée sur des vibrations, génère énormément de données dont l’interprétation est fastidieuse – le but est de l’accélérer grâce au machine learning. Une fois l’emplacement du forage choisi, celui-ci peut ensuite bénéficier du traitement de mesures prises en temps réel. On peut ainsi adapter la trajectoire en fonction des roches rencontrées. Arrive l’étape de complétion, ou la mise en opération du puits. Là aussi, l’analyse des données de pression, de débit ou de micro-sismicité permet d’ajuster l’écoulement ou les injections de fluide et de détecter d’éventuelles interférences (frac hits) dans les aires de forage qui regroupent plusieurs puits. Dans la phase de production, enfin, ces outils sont utilisés pour faire de la maintenance préventive, ajuster les opérations, automatiser certaines tâches, etc. L’idée est la même pour le gaz.
On le voit, le terme d’IA sert à donner une patine nouvelle à des formes d’automatisation ou de numérisation très classiques. Comme dans tant d’autres secteurs, on saupoudre pour faire chic. Le rapport de Barclays cité plus haut est même obligé de s’excuser de parler de « Big Data » et « d’algorithmes » à des investisseurs qui ont l’habitude d’être baladés sur le sujet. Il a pourtant été publié en… 2020. En remontant dans le temps, on trouve à intervalles réguliers de grandes envolées lyriques sur les gains de productivité que doivent permettre ces nouvelles méthodes. Mais la réalité suit rarement la hype. Alors que l’un des arguments en faveur de l’IA est de décharger les ingénieurs des tâches routinières, j’étais amusé de lire le récit d’un employé de Microsoft parti vendre ces technologies au Kazakhstan : « Nos partenaires étaient très désireux d’affiner la surveillance de leurs employés. Ils ont proposé d’utiliser l’IA et le machine learning pour analyser les flux des caméras de vidéosurveillance sur l’ensemble du champ pétrolifère ». Là comme ailleurs, il est possible que l’IA dégrade le travail plutôt que l’améliore…

Mais il reste que l’industrie bruisse d’une révolution. Ces dernières années, par exemple, le salon CERAWeek, le « Davos de l’énergie », qui se tient tous les ans à Houston, cœur vibrant du Oil & Gas, regorge de présentations optimistes. La compagnie pétrolière nationale des Émirats arabes unis (ADNOC) vante son outil Neuron 5 qui « prédit les besoins de maintenance et surveille les performances des équipements ». Grâce à « l’intelligence artificielle générative et au machine learning », PetroBras, la compagnie brésilienne, automatise « ses calculs fiscaux, garantissant ainsi leur conformité avec un code des impôts en constante évolution ». Quant à ExxonMobil, elle exalte son partenariat avec Amazon Web Services (AWS) qui a permis de construire un « jumeau numérique » de ses installations et de maximiser leur fonctionnement. Bien entendu, tout cela est présenté sous l’angle d’une extraction chirurgicale, plus propre, plus sécurisée, plus économe. C’est une manière de répondre aux trois objections que rencontre le Oil & Gas : vous défoncez la planète, vous abîmez vos travailleurs, vous devenez plus chers que les renouvelables.
Mais s’il restait un doute sur le but de la manœuvre, le titre d’un rapport récent des consultants de Wood Mackenzie devrait le lever : « Jusqu’à la dernière goutte ». En s’appuyant sur soixante paramètres (caractéristiques des sols, propriétés du pétrole, etc) appliqués à plus de 30 000 puits dans le monde, les analystes ont dégagé par machine learning des « analogues » pour chaque exploitation. Il reste à comparer les performances pour identifier les bonnes pratiques et des possibilités d’amélioration : « Une meilleure récupération des gisements existants pourrait permettre d’obtenir entre 470 milliards et 1 000 milliards de barils supplémentaires ». C’est ce qu’un intervenant du CERAWeek appelle poliment « l’usage d’algorithmes avancés ». Ce que l’activiste Holly Alpine, ancienne de Microsoft, résume plutôt comme une « accélération vers l’effondrement climatique ».

Il y a quelque chose de fascinant à voir cette industrie se transformer en une machine rutilante alors même que d’autres énergies sont désormais plus performantes. C’est un peu comme si, plutôt que de passer à la radio, on avait équipé les crieurs publics de membres bioniques. Mais que l’on croit ou non à ces promesses technologiques, à leur capacité à repousser le mur de la réalité géologique ou économique, il faut se demander à qui profite le crime. A première vue, les acteurs les mieux placés pour orienter cette « révolution » sont les fournisseurs de services aux pétroliers, les Big Three, le français SLB, les américains Baker Hughes et Halliburton, qui ont chacun développé leur suite de logiciels. A côté de cela, il y a bien sûr une floraison de start-ups plus ou moins sérieuses et les départements internes des majors. Mais ce sont surtout les gros acteurs de la tech qui attirent les regards : Microsoft, Google et Amazon. Qu’est-ce que ces géants – qui ont tant fait pour « verdir » leur image – sont allés faire dans cette galère ? Comment expliquer ce rapprochement entre Big Oil et Big Tech ?
Microsoft est un cas d’école. Depuis de nombreuses années, l’entreprise est sous le feu des critiques. En 2022, une étude estimait que le géant contrôlait 60 % du marché du cloud pour les pétrogaziers. En 2024, des cadres démissionnaient avec fracas : « les fossiles étaient trop difficiles et coûteux à produire jusqu’à ce que l’IA vienne les rendre à nouveau rentables ». En 2025, un mouvement d’actionnaires se rebiffait contre le fait de « fournir des technologies de pointe » à Chevron et aux autres. Malgré tout cela, Microsoft continue de vanter ses « solutions » pour l’industrie. C’est d’autant plus savoureux que, dans le même temps, l’entreprise s’est positionnée comme l’un des plus gros soutiens de l’élimination du CO₂ atmosphérique (CDR). Comme disait l’autre, tu casses, tu répares, tu l’extrais, tu le remets !
Pourquoi malgré les pressions des militants climat, Microsoft et les autres ne cèdent-ils pas ? L’un des éléments de réponse, comme le souligne ci-dessous Holly Alpine, tient à la taille du marché : le secteur pétrogazier produit des quantités gigantesques de données. L’autre aspect rejoint l’introduction de cette newsletter. Pendant longtemps, on pensait les intérêts de Big Tech et Big Oil divergents, mais on commence à s’apercevoir qu’il y a une symbiose. Non seulement il y a de place pour tout le monde du moment que les « besoins » énergétiques continuent d’augmenter, mais l’IA facilite les rapprochements : elle consomme des énergies fossiles et les énergies fossiles la consomment. A un niveau plus abstrait, on peut voir dans ces partenariats les deux facettes d’une même logique extractive. Les uns minent des hydrocarbures, les autres des données. Les deux profitent d’un commun qu’ils ne rémunèrent pas : l’atmosphère qui absorbe les émissions, le digital labor de tous ceux qui utilisent les plateformes.
En travaillant sur la géo-ingénierie, j’étais tombé sur un article des chercheurs Kevin Surprise et Jean-Philippe Sapinski qui présentait la gestion du rayonnement solaire comme le vecteur d’un compromis entre ces deux fractions du Capital que sont Big Tech et Big Oil. En freinant artificiellement la hausse des températures, nous permettons aux actifs fossiles de perdurer tout en laissant le temps aux cleantechs de se déployer. Il me semble qu’on peut même aller plus loin : on nous dira bientôt que, grâce à du machine learning appliqué aux données du système Terre, nous pourrons ajuster automatiquement les injections d’aérosols dans la stratosphère après les avoir testées sur un jumeau numérique. Il s’agira alors très littéralement de créer une planète B ◆
Holly Alpine a quitté son poste chez Microsoft pour protester contre les liens du géant de la tech avec les pétrogaziers. Après avoir tenté de faire bouger l’entreprise de l’intérieur, elle le fait de l’extérieur. Elle a gentiment accepté de répondre à mes questions.
Pourquoi Microsoft et d’autres grandes entreprises technologiques refusent-elles de renoncer à ces contrats avec l’industrie pétrogazière et cherchent même activement à établir de nouveaux partenariats ? Le risque réputationnel n’est pourtant pas négligeable…
Holly Alpine : C’est simple. Le secteur pétrogazier est une industrie énorme, très gourmande en données, avec des budgets considérables et des contrats à long terme – un terrain idéal pour vendre des services de cloud, d’IA et d’analytique. Les revenus et la valeur stratégique liés au développement d’outils pour « verrouiller » des clients à plusieurs milliards de dollars l’emportent sur le risque réputationnel. Ces entreprises tech présentent par ailleurs ces contrats comme contribuant à la « modernisation » ou à la « décarbonation » de l’énergie, ce qui limite la critique, même lorsque l’effet réel est une expansion de la production. Et comme ces opérations sont techniques et éloignées du regard du public, les liens menant à un scandale restent ténus – ce qui rend le coût réputationnel gérable.
Quels sont ces outils qui pourraient amener une révolution de l’IA dans ce secteur ? Il est difficile de distinguer ce qui est réellement transformateur du simple bullshit…
La plupart de ce qui est présenté comme révolutionnaire – jumeaux numériques, analyse prédictive ou « forages pilotés par l’IA » – existe déjà sous une forme ou une autre. Le véritable changement viendrait de la mise en réseau et de la mise à l’échelle de ces outils : connecter des données de capteurs en temps réel, le cloud computing et l’apprentissage automatique pour rendre les champs pétroliers semi-autonomes. Cela pourrait signifier moins de personnel, des décisions plus rapides et une production accrue à partir des mêmes actifs.
Le rapport Barclays de 2020 souligne que l’industrie pétrogazière a jusqu’ici pris du retard en matière de numérisation. Pourquoi ?
Pendant des années, les compagnies pétrolières ont progressé lentement en raison de la complexité des infrastructures, de la fragmentation des données et d’une culture organisationnelle très prudente. Mais cela a changé : aujourd’hui, certains des plus grands utilisateurs d’IA au monde sont dans le pétrole et le gaz. Des entreprises comme Shell, BP ou ExxonMobil font tourner des milliers de modèles sur des infrastructures Microsoft ou Amazon pour prévoir la demande, anticiper les défaillances d’équipement et optimiser les activités de forage. Le secteur est peut-être arrivé tard à la transformation numérique, mais une fois qu’il a compris qu’elle permettait de réduire les coûts et d’augmenter la production, il a rattrapé son retard – et se classe désormais parmi les plus gros utilisateurs d’IA.
Cette révolution de l’IA pourrait-elle jouer un rôle comparable à l’essor du fracking aux États-Unis ? Pourquoi est-il si opportun pour l’industrie de mettre en avant cette révolution maintenant, à un moment où les énergies renouvelables sont devenues compétitives ?
L’IA rend la production de combustibles fossiles moins coûteuse et plus rapide – elle permet de prolonger la rentabilité des champs existants et de rendre viables de nouveaux projets. Ce n’est pas un équivalent du boom du fracking, mais cela pourrait tout de même prolonger l’ère pétrolière au moment précis où la demande mondiale devrait atteindre son pic. Pour une industrie sous pression, concurrencée par les renouvelables et scrutée par les investisseurs, c’est un récit stratégique : l’innovation technologique présentée comme action climatique. Mais dans les faits, cela revient surtout à produire plus de pétrole avec moins de personnes et une apparence « plus propre ». C’est un progrès, mais qui va dans la mauvaise direction ◇
💲 Stardust sort du bois
Je vous parlais il y a quelques mois de la mystérieuse start-up israélo-américaine Stardust. A l’époque, ce nouveau venu dans le monde de la géo-ingénierie solaire était très élusif sur l’avancée de ses travaux et les rares éléments dont nous disposions provenaient du diplomate hongrois Janos Pasztor qui avait accepté de conseiller l’entreprise à la condition de pouvoir publier son audit. Parmi les premiers investisseurs, on trouvait AWZ Ventures, critiqué pour ses liens avec le milieu de la sécurité israélienne, mais Stardust niait être liée d’une manière ou d’une autre à un gouvernement. Il reste qu’elle suscitait déjà pas mal de remous, ayant annoncé avoir « développé une particule non toxique (bio-safe) pour la réflexion de la lumière solaire, conçu un prototype de système de dispersion, et créé les outils de suivi et les capacités de modélisation nécessaires ».
On en sait désormais un peu plus, grâce à Politico et Heatmap qui ont rencontré deux des cofondateurs Yanai Yedvab et Amyad Spector à l’occasion d’une nouvelle levée de fonds – 60 millions de dollars qui s’ajoutent aux 15 millions déjà récupérés. Les participants à ce tour de table sont Lowercarbon Capital, fondé par Chris Sacca, figure de la tech américaine, les fonds de capital-risque américains Future Ventures, Never Lift Ventures, Starlight Ventures, Nebular and Lauder Partners, l’ancien de Facebook Matt Cohler, la famille italienne Agnelli, les Britanniques Attestor, Kindred Capital and Orion Global Advisors, le fonds français Future Positive Capital, lancé par Sofia Hmich, et l’Allemand Earth.now.
Selon Yanai Yedvab, cet argent servira à des « expériences contrôlées en extérieur » depuis un avion volant à 18 km d’altitude. Cité par Politico, il explique qu’il entend « aspirer l’air de la stratosphère et mener des expériences in situ, sans disperser les particules ». Des chercheurs plutôt favorables à la recherche sur la géo-ingénierie solaire, dont David Keith et Gernot Wagner, se sont dits mal à l’aise avec ces annonces de Stardust. Pour Keith, leur promesse paraît intenable : « Il n’existe aucune particule inerte dans la stratosphère ». Pour Wagner, il n’est pas « raisonnable de suggérer que quelqu’un – le gouvernement américain, un autre gouvernement, peu importe – achètera Stardust et fera gagner des milliards aux investisseurs » ◇
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📆 A venir : Freeman Dyson, Olimpia Malatesta, Laurent Bopp. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.







très intéressant, merci.