Pourquoi parler de géo-ingénierie alors que le Giec n'emploie plus ce terme ?
Cette semaine, une bagarre pour délimiter ce qui est acceptable, la fabuleuse Île de l'Energie et le schéma de la serviette.
Il y a quelques jours, j’ai reçu le message suivant :
« Merci pour la newsletter ! En revanche je ne suis pas fan de l'usage du terme géo-ingénierie pour désigner à la fois l’élimination du CO₂ atmosphérique (CDR) et la modification du rayonnement solaire (SRM), qui désignent deux choses très différentes. Le Giec s'en est d’ailleurs éloigné.
Et même dans la sphère SRM on voit davantage utilisé le terme “climate intervention” que “geo-engineering” ces temps-ci. »
On comprend cet étonnement : les deux familles de techniques regroupées sous le concept de géo-ingénierie sont très différentes. Qu’y a-t-il de commun entre un agriculteur qui retire du carbone de l’atmosphère et le séquestre dans les sols grâce au biochar et un climatologue qui modélise l’épandage de soufre dans la haute atmosphère pour voiler le Soleil et refroidir artificiellement la Terre ? D’ailleurs, depuis quelques années, comme le souligne mon interlocuteur, le Giec évite le terme, à tel point que des chercheurs ont ironisé sur le tabou du g-word. Pourquoi donc continuer à l’employer ?
1. D’où vient le mot ?
Avant d’en venir à cette bataille sémantique, essayons de comprendre l’origine du terme. Sa première utilisation est attribuée à Cesare Marchetti (célèbre pour la constante qui porte son nom). Au milieu des années 1970, ce physicien italien évoque la géo-ingénierie comme « une sorte de “synthèse de système” où l’on tente de résoudre des problèmes globaux à partir d’une vision globale ». Deux de ses projets correspondent à cette définition.
Le premier est le « Gigamixer ». Conscient du réchauffement induit par les fossiles, Marchetti propose de capter le CO₂ dans des centrales à charbon puis de l’injecter dans la mer au niveau du détroit de Gibraltar. Là, des courants plongeant sous l’Atlantique, l’entraîneraient vers les profondeurs.
Le second est l’« Île de l’Energie ». Face aux chocs pétroliers, Marchetti imagine d’alimenter chaque continent avec des centrales nucléaires offshore produisant de l’hydrogène, ce vecteur énergétique étant vanté comme miraculeux car facile à transporter et à stocker.
Aujourd’hui, douce ironie, ces deux idées ne seraient pas considérées comme de la géo-ingénierie. Le Gigamixer appartient à la famille de la capture du carbone avant émission tandis que l’Île de l’Energie rejoint le vieux fantasme du mouvement perpétuel.

C’est en 1992 que l’Académie nationale des sciences américaine (NAS) élabore une liste d’interventions correspondant à ce que nous appelons aujourd’hui géo-ingénierie : afforestation massive, aérosols dans la stratosphère, blanchiment des nuages, fertilisation des océans, etc. Autant d’options qui impliquent une « ingénierie à grande échelle de notre environnement afin de contrecarrer les effets des changements de la chimie atmosphérique ». Une section du rapport est rédigée sous la direction du physicien Robert Frosch, alors rattaché à General Motors. C’est lui qui a convaincu les sceptiques de l’opportunité d’évoquer ces possibilités controversées, en plus de la réduction des émissions et de l’adaptation au réchauffement.
De ces moments fondateurs dérivent quelques traits, comme un air de famille qui restera attaché à la géo-ingénierie. Marchetti ne cachait pas son dédain pour les « prophètes de malheur » : à ses yeux, les avertissements des écologistes – sur le CO₂, sur la crise énergétique – étaient fondés, mais il suffisait de quelques ajustements techniques pour « résoudre la plupart des problèmes d’un seul coup ». Quant à Frosch, il disait « ne pas comprendre » pourquoi nous sommes « si désinvoltes à l'idée de modifier la façon dont les gens vivent sur Terre », mais « si réticents à pousser un peu plus loin notre influence sur l'environnement ».

Plus globalement, on retrouve : l’idée que les humains sont câblés pour toujours désirer plus et qu’il est illusoire de vouloir freiner les flux de matière et d’énergie ; le sentiment que la croissance verte prendra du temps (et qu’il faut prévoir un moyen d’éviter le pire lors de l’overshoot) ; l’amour pour les solutions techniques radicales, qui tranchent dans les débats politiques enlisés ; et l’approche globalisante, qui doit beaucoup aux premières modélisations climatiques si l’on en croit la chercheuse Ina Möller : « Quand des paramètres comme l’albédo ou les puits de carbone peuvent être modifiés sur un écran, il n’est pas absurde de penser les modifier dans la vie réelle ».
Au début du XXIe siècle, alors que se précisaient à la fois les conséquences de l’accumulation de carbone dans l’atmosphère et la difficulté de sortir des énergies fossiles, ces techniques non-conventionnelles ont davantage attiré l’attention. En 2009, la Royal Society britannique prend le sujet à bras-le-corps et publie un rapport qui restera célèbre. Elle y reprend la définition de 1992 (« manipulation délibérée à grande échelle de l'environnement planétaire pour contrer le changement climatique anthropique ») et délimite deux grandes familles : la géo-ingénierie solaire, qui agit sur le bilan radiatif de la planète, et la géo-ingénierie carbone, qui cherche à retirer du CO₂ de l’atmosphère.
2. Qu’est-ce que ces deux familles ont en commun ?
En simplifiant à l’excès, on pourrait dire que la géo-ingénierie est la version radicalisée du technosolutionnisme tandis que la décroissance est celle de la sobriété. Qui l’emportera ?
Dès 1965, dans le premier rapport conséquent évoquant le climat, Restoring the quality of our environment, la sortie des moteurs thermiques n’était qu’effleurée tandis que l’on envisageait de répandre des billes sur les océans pour réfléchir davantage de rayons du Soleil… Si l’on remonte plus loin, on s’aperçoit que l’ingénierie climatique a toujours accompagné la compréhension des effets du CO₂. Il faut donc faire place à cette idée dérangeante : la géo-ingénierie n’est pas le plan B, mais l’horizon du business-as-usual.
En 2010, cet horizon fut dessiné sur une serviette de table par John Shepherd, un spécialiste des sciences du système Terre, à la Conférence d'Asilomar. Le désormais fameux « napkin diagram » prévoit une combinaison de technologies pour écraser au maximum la courbe des « impacts et des souffrances » liés au réchauffement. Voile solaire et aspirateurs à CO₂ sont ici liés : le premier doit laisser le temps aux seconds de se développer. Ce programme, repris récemment par la Climate Overshoot Commission, consiste à faire marcher les politiques climatiques sur quatre jambes : la réduction des émissions, l’adaptation des sociétés, le retrait du carbone atmosphérique et enfin l’injection d’aérosols dans la stratosphère.
Ces deux dernières solutions – le retrait et le voile solaire – permettent d’envisager des baisses d’émissions plus douces, moins rapides. Voici le pari de la géo-ingénierie : éviter de trop remettre en question nos modes de vie et passer la côte grâce à la croissance et à la technologie. C’est la courbe de Kuznets classique, celle qui permet aux sociétés riches de surmonter les pollutions.
3. Pourquoi le mot s’efface-t-il… ?
La classification en deux familles de la Royal Society avait le mérite de la simplicité, mais elle eut pour effet de diluer ce qui faisait la saveur de la géo-ingénierie – l’idée de technofix – en mettant dans le même panier le biochar et l’envoi de miroirs en orbite. Quand un signifiant devient aussi lâche, il perd de sa valeur. Il a donc commencé à s’effacer, remplacé par d’autres expressions plus précises, telles que la « gestion du rayonnement solaire » ou l’« élimination du dioxyde de carbone atmosphérique ».
La volonté de ne plus mélanger des torchons et des serviettes a joué un rôle, mais il ne faut pas sous-estimer les stratégies des acteurs. Conseiller de Bill Gates, Ken Caldeira a souvent raconté comment, lors d’une réunion de travail en 2006, l’appellation « gestion du rayonnement solaire » a été introduite avec « l’intention de sonner aussi bureaucratique que possible ». Aujourd’hui, d’autres euphémismes sont mis en circulation : climate repair, climate interventions, etc.
En 2000, dans un article d’une lucidité admirable, David Keith, grand pape de la géo-ingénierie, prévoyait que le terme tendrait à s’effacer à mesure que « nous descendons le continuum d’actions jugées acceptables ». Pendant un temps, la tonalité péjorative associé au terme géo-ingénierie a permis de freiner le mouvement du business-as-usual, de stigmatiser ceux qui voulaient nous en faire dévaler la pente. Le but du mouvement climat était alors de réencastrer nos systèmes économiques dans le système Terre. Aujourd’hui, cette logique de sobriété est en passe d’être dénoncée comme une folie d’apprenti sorcier (« vous voulez tuer l’économie ? »), tandis que la volonté de préserver un capitalisme agressif au prix d’une modulation des cycles planétaires est en train de devenir le sens commun (« nous avons toujours fait cela ! »).

4. … et pourquoi continuer d’utiliser ce terme ?
Bien qu’il se soit banalisé, le pari de la géo-ingénierie reste le même et il est incertain : il se peut que le voile solaire ait des effets inattendus sur les cycles de la planète, il se peut que les aspirateurs à CO₂ n’atteignent jamais la maturité technologique requise.
Pour corser le tout, ce programme devient inévitable à mesure que nous nous enfonçons dans la crise climatique. Il est en quelque sorte auto-réaliseur, en trois étapes :
La prise en compte de l’élimination du CO₂ atmosphérique dans les modèles permet d’écarter le scénario d’une transformation sociétale importante (par exemple, celui de la décroissance) ;
Les émissions continuent donc d’augmenter et l’élimination du CO₂ atmosphérique devient inévitable pour nettoyer ce qui s’est accumulé dans l’air ambiant ;
La catastrophe s’accentuant, le voile solaire devient à son tour envisageable pour gagner du temps et mûrir ces technologies.
Ainsi, le fait de tenir au mot de géo-ingénierie, de l’utiliser malgré son imprécision, de prendre un train de retard, permet de souligner à quel point nous sommes tirés vers l’avant par le récit de l’innovation et de la croissance verte. A mon sens, cela ne revient pas à jeter l’opprobre sur tous ceux qui cherchent des moyens de retirer le carbone accumulé dans l’atmosphère (j’espère qu’ils réussiront), ni même à dénoncer ceux qui modélisent les effets d’un voile d’aérosols (peut-être est-ce nécessaire), mais à souligner qu’il est triste que nous en soyons là ◆

☀️ Il y en a un peu plus, je vous le laisse ?
Dans un article publié dans PNAS, Anthony Harding et le fameux David Keith essaient de comptabiliser les vies épargnées par un programme de géo-ingénierie solaire. Pour ce faire, ils commencent par essayer d’estimer le nombre de morts liés à des vagues de chaleur ou de froid en 2080 dans un monde réchauffé à 2,5°C et dans le même monde refroidi de 1°C grâce au voile solaire. Dans le second cas, « la mortalité mondiale est réduite de plus de 400 000 décès par an ». Puis ils contrastent cette projection avec les morts qui résulteraient des aérosols soufrés (puisque c’est ce que nous injecterions dans la stratosphère) et de leurs effets sur la couche d’ozone et les pollutions de surface. Leur conclusion : le ratio bénéfice-risque reste très largement en faveur de la géo-ingénierie (par un facteur d’au moins dix). Mais cette étude est idéalisée, à la fois dans les paramètres de modélisation et dans le scénario qu’elle imagine. Elle ne prend pas en compte, par exemple, d’autres risques liés à la géo-ingénierie comme celui de conflits régionaux ◇
🍒 Le Bezos promis
Comment passer d’une cerise à une montagne ? C’est le défi gigantesque qu’il nous faut relever si nous voulons atteindre la neutralité climatique, transformer d’ici 2050 les 540 000 tonnes de CO₂ que nous retirons actuellement de l’atmosphère en les 10 gigatonnes prévues dans les scénarios. A titre de comparaison, sur le premier quart du XXe siècle, l’industrie pétrolière n’a que fait que décupler. La cerise ne s’est transformée qu’en… balle de tennis. Pour résoudre ce casse-tête, le Bezos Earth Fund vient de publier une feuille de route traversée d’un paradoxe apparent : une entreprise en appelle à une planification publique. Estimant que le carbon removal est un « bien public », similaire « au secteur de la gestion des déchets », le fonds du milliardaire estime que c’est à la puissance étatique d’intervenir « au-delà des mécanismes de marché traditionnels ».

Ce paradoxe n’est qu’apparent. D’abord parce que des géants comme Amazon ont des capacités de planification amplifiée grâce aux données (et entendent mesurer finement le cycle du carbone). Ensuite parce que l’Etat intervient surtout pour dérisquer ces technologies : les marchés volontaires de crédits carbone étant faiblards, les gouvernements sont encouragés à passer des commandes publiques, à financer des FOAK (first-of-a-kind) et à permettre aux acteurs privés de se déployer tranquillement, en clarifiant les droits de propriété, les règles de la comptabilité carbone, les possibilités de faire des tests dans l’océan. Bref, on collectivise les risques et on privatise les profits. Au passage, on retrouve ce que pointe le géographe Andreas Malm : étant incapables de planifier une sortie des énergies fossiles, nous planifions pour le futur des projets de retrait du CO₂ ou de déploiement du voile solaire ◇
💸Le retour du ROI
Qui a dit que « la rentabilité du capital que nous connaissons depuis vingt ans est très excessive et détourne une part de la valeur trop importante vers les actionnaires alors qu’elle devrait davantage permettre de financer la transition écologique et de mieux rémunérer les salariés » ? Eh oui, c’est Eric Lombard, notre nouveau ministre de l’Economie dans un entretien pour la revue Germinal paru en 2023. L’ancien directeur général de la Caisse des dépôts et consignations voudrait qu’on revienne à un taux admis de rentabilité de 7 %, comme au début de sa carrière, alors qu’on est aujourd’hui plus proche de 15 %, ce qui « conduit à une concentration de richesse » et étouffe le financement des énergies renouvelables. Sauf que pour lui, il n’est pas question de contraindre ou de réglementer. Il en est persuadé : « le développement d’une conscience écologique et sociale de plus en plus aiguë va amener les marchés, les investisseurs et les entreprises à évoluer »… ◇
📚 Dans les prochaines semaines : petite sélection de livres qui aident à penser notre avenir climatique, où en est l’AMOC, dans la tête de Chris Wright, capitalisme de la finitude…



