Fressoz versus Gemenne : pourquoi tant de colère ?
Non mais vraiment : pourquoi ?
Bonjour les ami.e.s,
Difficile de passer à côté : Jean-Baptiste Fressoz et François Gemenne se sont encore pris le chou.
Ce n’est pas la première fois que les deux chercheurs débattent – dans cette discussion animée par mon camarade Sébastien Billard, par exemple, la tension était montée jusqu’à un niveau très désagréable. Fressoz n’a pas peur de la polémique et parmi les gens qui apprécient son travail de recherche plusieurs lui reprochent d’être trop rapide dans ses interventions médiatiques. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’acrimonie. Surpris de voir les réactions qu’il provoque, y compris chez des gens que j’estime, j’ai tenté de comprendre ce qui suscite tant d’énervement. C’est l’objet de cette newsletter.
Reprenons : c’était lors de la matinale de France Inter du 3 septembre, à l’occasion de la parution d’un article de l’historien titré In tech we trust : A history of technophilia in the Intergovernmental Panel on Climate Change’s (IPCC) climate mitigation expertise et les têtes de Fressoz et Gemenne sur la vignette ci-dessous donnent un assez bon résumé de ce que cela a donné.
Quel est l’objet de la dispute ? Fressoz est depuis longtemps critique du groupe III du Giec, celui qui s’occupe de l’atténuation (mitigation). Dans son article, publié dans la revue Energy Research & Social Science, il reproche aux rapports issus de cette instance de présenter sous un jour favorable des technologies encore balbutiantes ou limitées, comme l’hydrogène, la capture et le stockage du CO₂ (CCS) ou la bioénergie avec captage du CO₂ (BECCS), tout en snobant d’autres pistes de baisse des émissions, comme la réduction de la consommation de viande ou du tourisme international, la fermeture de secteurs polluants ou le démantèlement du complexe militaro-industriel ; bref tout ce qui a été rangé sous l’étiquette infamante de « décroissance ».
Selon lui, ce biais technophile reflète plusieurs éléments. D’abord, la manière dont le Giec a été structuré à partir de la fin des années 1980 – les Etats s’efforçant de reprendre la main sur le discours critique de climatologues et de bureaucrates de l’ONU. Ensuite, l’influence des forces industrielles en présence, qui orientent, via les financements, la recherche vers les frontières technologiques. Au sein du groupe III, les modèles dits intégrés (IAM) lui semblent être un amplificateur de ces penchants technosolutionnistes. Ils reposent sur des postulats qui tendent à encourager la procrastination et à espérer des solutions miracles (backstop technology), plutôt qu’à envisager des transformations profondes.
Depuis la parution de cet article, Jean-Baptiste Fressoz, qui avait déjà agacé pas mal de gens avec son livre Sans transition (2024), se prend des volées de bois vert sur les réseaux sociaux. Dans son intervention sur France Inter, puis dans ses commentaires sur LinkedIn, le chercheur François Gemenne mobilise beaucoup des arguments qui circulent. On peut les classer en plusieurs catégories :
Il y a d’abord des commentaires qui visent à assimiler cette critique du groupe III à une attaque contre les sciences du climat, voire au climatoscepticisme de l’extrême droite. Passons.
Il y a ensuite la remise en cause de la méthodologie quantitative employée dans une partie de l’article. Compter les occurrences des mots « hydrogène » et « sobriété » ne suffirait pas à déduire l’orientation du rapport, ce qui est vrai, mais ne rend pas justice à l’analyse qui est aussi qualitative.
Il y a aussi la critique purement factuelle. Sur Inter, Fressoz dit trop rapidement qu’on ne sait pas fabriquer de l’acier, du ciment, des engrais et faire voler des avions sans émettre de CO₂ et que pour l’instant la décarbonation se porte surtout sur le secteur électrique. Certains lui ont répondu en listant des projets-pilotes pour démontrer qu’il a tort. Dans ses écrits, l’historien précise bien qu’il sait que ces techniques existent, mais qu’à ses yeux elles restent dans l’épaisseur du trait : on se concentre sur des innovations dont la maturité est faible ou le développement à l’échelle incertain en oubliant l’inertie des infrastructures existantes.
Enfin, il y a la critique que l’on pourrait appeler idéaliste, au sens philosophique du terme. Il ne faut pas désespérer Billancourt. Expliquer que la neutralité carbone en 2050 est peu probable avec les outils du capitalisme vert serait faire le lit du fascisme fossile.
Il y a bien sûr un clivage politique. Gemenne le dit d’ailleurs à Nicolas Demorand, et c’est le moment le plus sympathique de l’émission : lui et Fressoz s’accordent sur l’objectif mais pas sur les chemins pour y parvenir. Pour l’un, la décarbonation est à notre portée sans que nous ayons à toucher aux fondamentaux du système économique. Pour l’autre, il faut des mesures plus radicales et réfléchir à la manière de réduire le métabolisme industriel. Ce clivage a souvent été présenté comme une opposition technologie-sobriété, ce qui est une synecdoque trop rapide. En effet, côté décroissance, on prête une grande attention à la technologie ; il suffit de traîner dans ces milieux pour s’en apercevoir. Et côté capitalisme vert, on s’intéresse aussi à la manière d’orienter des comportements sociaux. Le débat n’est pas « pour ou contre l’innovation ou la sobriété », mais de quels agencements sociotechniques avons-nous besoin ?
Mais la scission va au-delà de la différence idéologique et témoigne d’une incompréhension grandissante. Dans le milieu des renouvelables, certains ont pris le travail de l’historien comme une attaque. Pour rappel, Sans transition soulignait que les nouvelles sources d’énergie se sont jusqu’à maintenant imbriquées dans les anciennes, sans s’y substituer. Habitués aux coups de la droite, beaucoup d’ingénieurs et de consultants ont eu l’impression d’être trahis par leur gauche : quand Fressoz souligne l’inertie des infrastructures, eux entendent que leurs efforts sont inutiles. Le réflexe est de serrer la garde et de répondre que ce rappel historique n’a guère de pertinence puisque nous n’avons jamais cherché à forcer une transition. La traduction anglaise de l’ouvrage a suscité des réactions similaires (1). Fressoz et le Canadien Vaclav Smil – à qui il est souvent associé – sont vus comme des ronchons retirés du monde qui crachent sur ceux qui essaient de bricoler à l’intérieur des contraintes du système. Il me semble pourtant que si quelqu’un criait « posez les gants », la discussion serait assez cordiale. Fressoz prend soin de préciser que les « renouvelables, c’est très bien ». Son argument est plutôt qu’il ne suffit pas d’électrifier le statu quo, mais de s’interroger sur nos usages : de quoi avons-nous vraiment besoin ? Faut-il que nos capacités énergétiques et matérielles servent à faire tourner des datacenters ou bien des bus dans les centres urbains ?
Plus compliquée serait la discussion avec les promoteurs des émissions négatives. Ici, il y a un désaccord profond. Les défenseurs de cette industrie naissante soulignent que nous aurons besoin de ces retraits de CO₂ atmosphérique pour atteindre la neutralité carbone ; c’est du reste ce que résume le rapport du Giec. Eux ne comprennent pas que Fressoz écarte d’un tour de main les recherches sur le sujet, parle de « faux espoir » et même d’un aspect « frauduleux » dans le cas de l’entreprise Climeworks, l’un des leaders du secteur (2). A leurs yeux, le fait que ces procédés soient encore très bas dans l’échelle de maturité technologique (altération forcée, alcalinisation des océans) ou bien soient très chers à déployer (DACCS) ne signifie pas que c’est mort, mais plutôt qu’il faut se donner les moyens d’y arriver. Fressoz a une logique différente. Reprenant les travaux de Lou Stührenberg, il montre comment ces émissions négatives ont été intégrées par les modélisateurs dans les années 2000 malgré l’incertitude sur leur potentiel. C’est l’économie de la promesse : on laisse couler le robinet des émissions parce que nous espérons trouver un moyen d’élargir la bonde. Plus grave pour l’historien, le rapport du Giec de 2005 consacré au CCS (et un peu à la BECCS) est imprégné des « intérêts sous-jacents de l'industrie des fossiles ». Ce débat engage de lourds enjeux philosophiques et je crains qu’il soit insoluble.
D’autres reprochent à Fressoz de ne pas voir les formidables poussées récentes de certaines technologies – le solaire, pour ne pas le nommer – qui desserrent la tension entre abondance et soutenabilité. On lui fait grief d’être doloriste, de toujours trouver à redire aux bonnes nouvelles, de défendre la nécessité d’une amputation des modes de vie, de fantasmer un débat démocratique aboutissant à des mesures de sobriété forte. En retour, lui met en avant le scénario « poursuite des politiques actuelles » de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui projette toujours de hauts niveaux de fossiles. Ces discussions me font penser à ce que le journaliste Ed Conway appelle les « jumeaux maléfiques ». Il s’agit de deux courbes. La première montre les prévisions de capacité solaires de l’AIE qui année après année a sous-estimé l’essor du photovoltaïque. Cela tend à donner raison aux optimistes : la transition pourrait se faire à toute vitesse. La seconde montre les prévisions, par la même agence, de la demande en charbon de la Chine. Le pic tant annoncé a toujours été reporté. Cela tend à donner raison aux pessimistes : nous sous-estimons la persistence des infrastructures. Le débat entre Fressoz et les gens des EnR me semble refléter cette double réalité et le fait qu’on ne sait pas encore de quel côté retombera la pièce. Peut-être, du reste, est-ce un balancement classique, semblable à celui décrit dans The Wizard and the Prophet, entre ceux qui rappellent le poids de l’existant et ceux qui vantent le potentiel du futur (néanmoins, si les optimistes ont tort, nous aurons encore perdu du temps).
Un autre agacement tient à la cible : le Giec. C’est là que ça tangue le plus. Beaucoup rétorquent à Fressoz, à raison, que cette institution fait la synthèse de la littérature scientifique et qu’on ne saurait la blâmer de reproduire les trop-pleins et les angles morts de celle-ci. Comme le résume le journaliste Sylvestre Huet : « Si les politiques […] permettant d’éviter un changement climatique dangereux se situent en dehors des modèles dominants, elles ne peuvent pas s’y trouver comme résultat d’un consensus d’experts ». Autres points qui ne passent pas : le fait d’insister sur les trajectoires de certaines personnalités liées au Giec, proches des énergies fossiles, comme si cela teintait le travail de tous, et certaines phrases jugées sorties de leur contexte. « Par exemple, il se moque du fait qu’il y a une mention de l’Hyperloop de Musk, sans préciser qu’elle est critique », me fait remarquer Rodolphe Meyer, qui anime la chaîne Le Réveilleur (3). Là aussi, mon esprit social-démocrate me fait penser qu’une réconciliation est envisageable. L’article de Fressoz est taquin, mais il est évident qu’il ne balaie pas le travail de milliers de chercheurs. Le Giec est une grosse machine à métaboliser du consensus et l’on peut en étudier les rouages, comme l’a fait Kari De Pryck dans La voix du climat (2022), sans en dénier la pertinence ; je me souviens d’ailleurs de François Gemenne disant sa frustration face au mandat de l’institution. Soulignant que le rapport du groupe III n’est pas qu’une synthèse sans vie, mais a aussi des effets performatifs sur les politiques publiques, Fressoz veut encourager ce qu’il appelle le « tournant réflexif » de la communauté des modélisateurs IAMs. Celle-ci est déjà attentive aux biais des simulations qu’elle fait tourner, et à leurs résultats (4).
Toujours sur le Giec, il est reproché à Fressoz de donner une vision déformée du groupe III, en particulier de faire comme si la sobriété y était tabou alors que ce n’est pas le cas (5). Le dernier rapport consacre en effet un chapitre entier à ce que l’on appelle les « stratégies d’atténuation basées sur demande ». Un vaste ensemble de mesures y est examiné, du régime vegan, à la décrue du transport aérien, en passant par la pompe à chaleur. Il y a là-dedans de quoi proposer tous les programmes possibles et l’économiste Timothée Parrique s’était par exemple amusé à démontrer que le « Giec ouvre la voie d’une décroissance soutenable et conviviale ». Ces perspectives sont donc bien intégrées par le Giec, en particulier dans sa dernière mouture, où l’on peut même trouver des invitations radicales (« des changements importants, parfois perturbateurs, dans la structure économique »). Ce que souligne Fressoz, c’est que cette évolution est tardive et encore timide – en partie parce que la littérature scientifique issue de l’économie non-orthodoxe peine à se constituer et que plane l’ombre portée d’approches à la Nordhaus (par exemple, ces études recensées dans l’AR5 pour mesurer le lien entre chaque degré de réchauffement et le PIB).
A ce propos, certains considèrent que Fressoz se trompe de cible en visant la « technophilie » plutôt que « la domination écrasante de l’idéologie capitaliste dans la littérature scientifique en économie », comme l’écrit Sylvestre Huet. Dans la même veine, mon ami et collègue Eric Aeschimann, qui publie ces jours-ci Les vipères ne tombent pas du ciel, trouve qu’il y a un air de famille entre les pistes évoquées à la fin de son article par l’historien et le catalogue de l’écologie anti-consumériste des petits gestes (la viande et l’avion). Il faudrait à ses yeux davantage parler de rapports de domination, d'idéologie de la propriété et de course aux profits. Là dessus, je pense que Fressoz ne serait pas en désaccord, même s’il insisterait sur le fait que certains outils sont polluants ou inefficaces quelque soit la main qui les dirige.
Bref, je dois avouer que la détestation envers Fressoz – allez faire un tour sur LinkedIn – m’attriste. Tout se passe comme si certaines arêtes (par exemple, le bandeau de son livre assurant que « la transition énergétique n’aura pas lieu ») avaient écrasé l’épaisseur de son travail. Sa façon d’historiciser les discours portant sur l’innovation est vue comme une haine de la technologie. Sa critique de certains fonctionnements du Giec comme du trumpisme anti-science. Son propos infusé de décroissance comme du défaitisme pro-fossile. En 2023, j’avais essayé de raconter dans Le Nouvel Obs comment ces nouveaux historiens de l’énergie (Fressoz, Jarrige, Vrignon, etc.) avaient percuté ce qu’on m’avait appris sur l’évolution des techniques. A cette occasion, je tentais aussi de comprendre les aigreurs que ce tournant environnemental pouvait susciter. Il leur était déjà reproché de surjouer l’opposition à un récit dominant décrit comme trop technophile et de survaloriser des expériences marginales. Peut-être forcent-ils le trait, mais j’avais trouvé sage les paroles de l’historien Charles-François Mathis : « C’est un peu comme avec l’histoire du genre. L’objectif n’est pas de devenir hégémonique dans la discipline, mais de la transformer, d’en rappeler les angles morts. » Pour moi, c’est à cela que sert la lecture de Fressoz ◆
Sans transition a reçu divers prix (du livre d’Histoire du Sénat, du Nouvel Obs, de la fondation pour l’écologie politique) et sa traduction a été distinguée par le Financial Times et The Economist.
Fressoz fait référence à ce billet de l’un des premiers clients de Climeworks : « Am I a Gullible Idiot ? »
On trouve deux références à l’Hyperloop dans le rapport complet. La première est critique. La seconde, plus ambiguë, s’intègre dans un passage consacré aux imaginaires sociaux autour des techniques et qualifie l’Hyperloop de « technologie émergente » avant, dans la même phrase, de préciser qu’elle n’en est « encore qu’au stade de l’imagination ».
Si l’on prend la bioénergie avec CCS, par exemple, les volumes escomptés dans le sixième rapport sont moins importants que ceux envisagés dans le cinquième.
En désaccord avec des parties de mon texte, Rodolphe Meyer souhaite résumer sa critique ainsi : « Jean-Baptiste Fressoz fournit une lecture biaisée
du contenu du groupe III du Giec sur les questions technologiques, sur les modèles, sur les émissions négatives mais aussi, sur toutes les questions qu’on regroupe, en français, sous le terme de sobriété. Si quelqu’un veut pousser la question de la sobriété, il serait beaucoup plus facile de le faire en s’appuyant sur les nombreux éléments contenus dans le rapport du Giec sur ce sujet qu’en faisant comme s’ils n’existaient pas. »
😠 Si vous avez envie de m’engueuler, c’est ici : remi.noyon@gmail.com
📆 A venir : modèle chinois, Freeman Dyson, planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





Dans le groupe III, il y a aussi (heureusement) Yamina Saheb qui préconise la sobriété (sufficiency en anglais).
https://www.thesufficiencylab.org/team/yamina-saheb/
https://www.youtube.com/watch?v=TNxi0cY4mIQ
Je viens de lire un article sur les fuites de méthane sous marines et ça m’angoisse. Du coup que doit on faire ?