Est-il vrai que le Venezuela détient les principales réserves pétrolières du monde ? (et autres questions)
L'actualité n'attend pas
Bonjour les ami.e.s,
Il y a un côté rafraîchissant avec Trump : il dit tout haut ce que les Etats-Unis font tout bas depuis des décennies. Lors de la conférence de presse qui a suivi l’enlèvement de Nicolas Maduro, il ne s’en est pas caché : son objectif est de faire en sorte que le pétrole vénézuélien soit désormais sous contrôle américain.
Pour mieux comprendre quelles pouvaient être les conséquences de cette attaque, j’ai contacté pour Le Nouvel Obs Adam Hanieh, l’un des grands spécialistes du pétrole, auteur de Crude capitalism (Verso, 2024). Mon collègue Sébastien Billard a eu de son côté Matthieu Auzanneau, auteur de Or noir (La Découverte, 2015). En complément, nous nous sommes plongés dans la documentation. Voici ce qu’il en ressort.
Est-il exact que le Venezuela détient les principales réserves pétrolières du monde ?
Selon les dernières données de l’OPEP, le Venezuela dispose de 303 milliards de barils de réserves prouvées, ce qui représente presque 20 % du total mondial. Mais il y a un hic. Une bonne partie de ces ressources se trouve dans la ceinture pétrolifère de l’Orénoque, une bande de terre au nord du fleuve du même nom. Les pétroles y sont lourds, très visqueux et contiennent beaucoup de soufre ; ils sont de facto très difficiles à extraire et à raffiner.
Des analystes considèrent donc que ces chiffres impressionnants sont en réalité un rideau de fumée : ce sont des prix très hauts du baril, dans les années 2000, qui ont permis au président Hugo Chavez de faire basculer des réserves jusqu’alors jugées inexploitables dans les statistiques reconnues par l’OPEP. Depuis les prix sont descendus…
Quelle est la situation de l’industrie pétrolière vénézuelienne ?
La production vénézuélienne est très faible si on la compare à ces réserves. En 2024, toujours selon les données de l’OPEP, elle représente 920 000 barils par jour soit à peine plus de 1 % de la production mondiale. Elle s’est effondrée à partir de 2015.
Les raisons de ce décrochage sont très disputées. Les plus hostiles au régime d’Hugo Chavez puis de Nicolas Maduro mettront l’accent sur la corruption, le sous-investissement et la purge de près de 20 000 de cadres de la compagnie nationale Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) au début des années 2000 (près de la moitié des effectifs). Les plus méfiants vis-à-vis des Etats-Unis soulignent le rôle de la chute des prix du brut, en 2014 et en 2020, et surtout des sanctions prises à l’encontre du Venezuela.
Ce débat prend une dimension académique assez technique : les économistes Mark Weisbrot et Jeffrey Sachs estiment que ce sont les sanctions qui ont entraîné une baisse de la production pétrolière. Leurs collègues Ricardo Hausmann et Frank Muci mettent en avant des coupures d’électricité prolongées. Le chercheur José Ramón Morales Arilla pense, lui, qu’« un facteur clé est qu’en novembre 2017, Maduro a nommé Manuel Quevedo à la tête de PDVSA, établissant ainsi le contrôle militaire sur l’industrie pétrolière vénézuélienne ». Dany Bahar et ses collègues affirment quant à eux que la situation avait commencé à se dégrader bien avant les sanctions. Et l’on pourrait continuer la liste…
Quelles qu’en soient les raisons, le déclin de cette production pétrolière est une catastrophe pour l’Etat vénézuélien. Le pétrole représente plus de 90 % de ses exportations et plus de la moitié de ses recettes budgétaires.
Quelles étaient ces sanctions ?
En 2017, un executive order de Trump visait à restreindre l’accès du régime aux capitaux étrangers. Puis en 2019, les Etats-Unis ont déclaré un embargo sur le pétrole vénézuélien. Pour le Venezuela, ce fut un double coup dur : une grosse part de ses exportations partait vers les Etats-Unis et le pays était très dépendant des technologies et diluants venus de l’étranger pour exploiter ses gisements.
Côté américain, il y eut aussi quelques secousses : les raffineries dédiées au pétrole lourd – très différent du pétrole de schiste extrait au Texas – situées sur le pourtour du golfe du Mexique ont dû se tourner vers le Canada pour conserver un flux entrant, ce qui a entraîné des surcoûts.
Seule Chevron a pu continuer à opérer au Venezuela dans des conditions très précises. Elle était la seule compagnie américaine à céder aux demandes de Chavez – ExxonMobil et ConocoPhillips ont quitté le territoire en 2007 – et jusqu’à la fin de 2024, elle générait près d’un quart de la production pétrolière du pays à travers des joint-ventures avec PDVSA. Pour le Venezuela, cette présence était importante parce qu’elle assurait l’accès à des technologies devenues difficiles à obtenir. Pour les Etats-Unis, c’était une manière de conserver une porte d’entrée sur place – ce qui pourrait s’avérer un pari gagnant dans les prochains mois. Après 2019, les partenariats des entreprises étrangères avec PDVSA sont devenus très fragiles : l’Espagnol Repsol, l’Italien Eni et le Français Maurel & Prom, par exemple, ont obtenu des licences qui ont finalement été retirées.
Pour contourner les sanctions, le Venezuela s’est tourné vers la Russie et la Chine. Des entreprises de ces pays ont investi dans l’industrie pétrolière vénézuélienne pour tenter de la faire repartir. Les exportations se sont redirigées vers la Chine et des raffineries de petite taille dans le Shandong, appelées teapots, qui achètent avec un rabais des pétroles iraniens ou vénézuéliens via des intermédiaires. Mais la production est restée basse.
Pourquoi Trump dit-il que le pétrole a été « volé » ?
Le Venezuela a été, depuis le début du XXᵉ siècle, un point clé de l’expansion de l’industrie pétrolière américaine. Dans les années 1920 et 1930, Shell et des filiales de Standard Oil, ancêtre d’ExxonMobil, ont conclu une alliance, soutenue par l’État américain, avec le dictateur Juan Vicente Gómez. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la junte au pouvoir a fait passer une nouvelle loi qui visait à un partage plus équitable de la rente entre les pétroliers et le Venezuela. Puis, comme ce fut le cas dans plusieurs endroits du monde, des mouvements nationaux se sont élevés contre cette prédation. Ils ont mené aux grandes nationalisations et à la fondation de l’OPEP. Au Venezuela, c’est en 1976 que fut créée la compagnie nationale PDVSA. Sous Chavez, la rente pétrolière a servi à financer des programmes sociaux, mais a aussi alimenté la corruption et le clientélisme. Sous Maduro, le régime s’est encore durci et l’incurie de la dictature a fini de traumatiser les Vénézuéliens.
Il reste que pour Adam Hanieh :
« La rhétorique de Donald Trump exalte la période de la dictature militaire, durant laquelle les Etats-Unis se servaient selon leur bon vouloir. Mais il faut résister à ce cadrage : les nationalisations ne doivent pas être vues comme la confiscation des avoirs américains, mais comme une réponse à ces prédations néocoloniales. »
Quel avenir pour le pétrole vénézuélien ?
L’un des objectifs probables de l’administration Trump était de freiner l’influence de la Chine en Amérique latine. Les importations vénézuéliennes de Pékin restaient faibles, il n’y a donc pas de menace d’étranglement énergétique, mais les partenariats passés avec Caracas préfiguraient un monde dédollarisé ou le pétrole du continent américain échapperait en partie au contrôle de Washington.
Pour Adam Hanieh, comme pour la plupart des analystes, il est peu probable que les entreprises américaines se ruent vers les réserves vénézuéliennes : les infrastructures sont délabrées, la situation politique est très volatile et les prix du brut sont trop faibles. Le plus vraisemblable est que Chevron étende son influence et que des flux existants soient redirigés vers les raffineries américaines du golfe du Mexique.
Hanieh souligne aussi qu’à la suite de leur expropriation dans les années 2000, ExxonMobil et ConocoPhillips se sont vues accorder des milliards de dollars de compensation par des tribunaux d’arbitrage internationaux. Le Venezuela a refusé de payer ce montant, mais un nouveau gouvernement dirigé par les Etats-Unis s’en acquitterait certainement ou réglerait la facture en transférant des actifs en hydrocarbures…
Grâce au fracking, les Etats-Unis sont depuis des années les premiers producteurs pétrogaziers au monde. Ils n’ont guère besoin, à court terme, des ressources de leurs voisins mais peuvent les garder sous le coude. De fait, en mettant la main sur le Venezuela, ils disposent désormais d’un levier majeur pour façonner encore davantage les marchés énergétiques mondiaux ◆
Un coquille s’était glissée dans la première version de ce texte : pour ce qui est des réserves, il s’agit bien sûr de milliards de barils, pas de millions. Merci à Valéry Laramée de Tannenberg de l’avoir repérée !
📆 A venir : qu’est-ce que ça fait de bosser pour un fonds “vert” ?, les océans avec Laurent Bopp, la finance autoritaire, la Défense. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.







