Elon Musk, l'échelle de Kardachev et la puissance du solaire
Cette semaine, des rêves de conquête spatiale, radio moquette dans les couloirs de la COP et Sheryl Sandberg qui a toujours la niaque
« Une fois que l'on a compris l'échelle de Kardachev, il devient tout à fait évident que l'essentiel de la production d'énergie sera d'origine solaire dans le futur. » Ces derniers mois, Elon Musk s’est beaucoup référé à la classification proposée en 1964 par l’astronome soviétique Nikolaï Kardachev. Ce dernier entendait hiérarchiser d’hypothétiques civilisations extraterrestres en fonction de la quantité d’énergie qu’elles réussissent à mobiliser. Une civilisation de type I est capable d’utiliser toute l’énergie disponible sur sa planète (nous n’y sommes pas encore). Une civilisation de type II parvient à exploiter toute l’énergie générée par son étoile. Enfin, une civilisation de type III peut capter l’entièreté de l’énergie émise par sa galaxie. Pourquoi Musk aime-t-il tant cette catégorisation et que nous dit-elle de l’état de nos horizons écologiques ?

L’échelle de Kardachev rend manifeste le postulat sur lequel sont bâties la plupart des politiques dites « de transition » : un freinage est inenvisageable puisque la croissance énergétique est le mouvement universel du développement de toute intelligence. Cet élan est au cœur de l’idéologie déployée par Musk (« le pouvoir du Soleil nous mènera aux étoiles »), mais aussi par les écomodernistes américains. Dans leur manifeste de 2015, ces techno-enthousiastes écartent toute velléité de poser des limites au toujours plus. A quoi bon ? Des sources énergétiques quasi-infinies nous fournissent de quoi prospérer pendant des siècles, si ce n’est des millénaires. Le charbon, le gaz et le pétrole n’auront été qu’une parenthèse, avant que nous ne percions le secret du mouvement perpétuel : exploiter la gigantesque manne solaire.
Les signataires du Manifeste oscillent entre la défense du nucléaire et la promotion du solaire, mais s’accordent sur la possibilité d’un « découplage radical des activités humaines avec la nature ». L’argument se fonde sur un calcul semblable à celui effectué par Musk pour démontrer qu’il suffirait, pour alimenter en électricité les Etats-Unis, de couvrir de panneaux photovoltaïques une portion du Texas. Cette vision illustre à quel point l’utopie solaire peut être enrégimentée dans des projets politiques radicalement différents. Aujourd’hui, les Cybertruck Tesla n’ont rien à envier, en termes de masculinisme et de pulsion du gigantisme, à la pétroculture décrite par Cara New Daggett (cette politiste bataille d’ailleurs pour une abondance solaire qui ne se fonde pas dans le capitalisme de rente et le consumérisme d’ostentation).

Comment cela s’articule-t-il à la géo-ingénierie ? La première jonction tient à la contradiction qui affleure dans le Manifeste écomoderniste. Ses auteurs reconnaissent que la « transition » vers un « bon, voire remarquable, Anthropocène » prendra « du temps ». S’il faut gagner, grâce à l’injection d’aérosols dans la stratosphère, quelques décennies sur le réchauffement climatique pour développer la fusion nucléaire ou le stockage de l’électricité, so be it. Parmi les vingt premiers signataires, beaucoup sont liés, que ce soit par leurs recherches ou par les financements qu’ils accordent, à la gestion du rayonnement solaire (c’est le cas de David Keith, Rachel Pritzker, Mark Lynas). Elon Musk ne s’est pas prononcé publiquement en faveur de la géo-ingénierie solaire, mais il a investi dans l’élimination du dioxyde de carbone atmosphérique.
La seconde jonction tient à l’échelle de Kardachev elle-même : une civilisation de type II se fonderait sur des « sphères de Dyson », du nom de Freeman Dyson. Dans un article daté de 1960, ce physicien américain spécule sur la possibilité de « désassembler et de réarranger » la matière issue d’une « planète de la taille de Jupiter » de façon à créer une immense coquille habitable autour du Soleil. Baignant dans l’énergie de l’étoile qu’elles enveloppent, ces mégastructures spatiales nous affranchissent des « principes malthusiens » et des limites à la croissance. Une folie ? Aujourd’hui, quelques projets de géo-ingénierie imaginent l’installation dans l’espace de structures permettant à la fois de moduler la quantité d’énergie reçue par la Terre (pour refroidir le climat) et d’exploiter cette énergie (pour permettre l’expansion). Par ailleurs, des programmes de recherche visent à repérer dans l’univers des technosignatures caractéristiques de sphères de Dyson, preuves d’une vie extraterrestre.

Au fond, la référence à l’échelle de Kardachev est rassurante : elle lisse les contradictions, fait du réchauffement climatique une simple étape, normale, dans l’expansion de l’humanité. Elle nous aveugle en projetant un futur radieux, ultra-technologique (l’injection de soufre dans la stratosphère, un peu salissante, n’est que temporaire, les miroirs spatiaux prendront le relais). Une partie de la séduction exercée par Musk s’explique d’ailleurs peut-être par le retour des big projects qui se sont effilochés après les années 1970. Comme à l’époque de la Guerre froide, nous dansons sur une corde tendue entre l’apocalypse et l’abondance cornucopienne, pour reprendre une métaphore de l’historien Fred Turner. La fuite en avant spatiale est une façon de se calmer, voire de nier le problème. Le fait qu’elle suscite une sorte de respect craintif témoigne de la force de l’association du progrès au règne du plus vite, plus haut, plus fort. Comment expliquer, sinon, que les références de Musk à l’échelle de Kardachev ou les articles visant à déployer un voile spatial au point de Lagrange soient accueillis avec moins de suspicion et de moqueries que l’idée de réduire nos flux de matière et d’énergie ?
Par ailleurs, il y a une différence entre les rêveurs d’hier et ceux d’aujourd’hui. En 1973, le célèbre astrophysicien et vulgarisateur scientifique Carl Sagan estimait que l’humanité en était au stade 0,7 de l’échelle de Kardachev et craignait que la montée d’un échelon supplémentaire soit compromise par notre propension à l’auto-destruction. Peut-être l’univers est-il vide parce qu’il existe un tragique laps de temps entre l’émergence d’une nouvelle technologie déchaînant la puissance et la maturité réflexive qui permet d’en faire le meilleur usage. La réception d’un signe extraterrestre prouverait qu’il est possible de sortir de « l’adolescence technologique ». Cinquante ans plus tard, cette idée nous paraît naïve, mais elle témoigne de l’humanisme et de la conscience écologiste de Sagan. Pour lui, se projeter dans l’espace était une manière de méditer sur la fragilité de notre vie terrestre (« En explorant d'autres mondes, nous protégeons le nôtre »). Dans le cas de Musk, c’est plutôt une façon de s’en affranchir ◆
💵 Million Dollar Maybe
C’est devenu la hype chez les géants de la tech : acheter des promesses d’élimination du CO₂ atmosphérique sous la forme de crédits carbone dits de « haute qualité ». Microsoft est pionnière en la matière, mais l’entreprise est talonnée par Frontier, qui rassemble Google, Shopify, McKinsey, etc. Le marché de la compensation carbone – surtout basé sur la plantation de forêts ou la déforestation évitée – ayant été épinglé par de nombreuses enquêtes, se concentrer sur des techniques plus onéreuses donne une impression de sérieux. Même si ces retraits n’existent pas encore, ils sont supposés assurer une séquestration très longue, contrairement aux arbres qui ont une fâcheuse tendance à brûler.
Frontier vient ainsi de débourser 80 millions de dollars pour retirer 300.000 tonnes de CO₂ de l’atmosphère d’ici 2030 auprès de CO280, qui capte les gaz sur les usines à papiers et cartons avant de les séquestrer géologiquement, et de CREW qui ajoute du calcaire dans le traitement des eaux usées pour faciliter la formation d’ions bicarbonates, qui sont relâchés dans les océans où le carbone est ainsi stocké sous une forme stable.
Fondée en 2022 à Stanford, Terradot se spécialise dans l’altération forcée. L’eau de pluie acidifiée par le CO₂ de l’air ruisselle sur des roches et libère des ions bicarbonates (qui rejoignent ensuite la mer). Pour amplifier ce phénomène, la start-up, qui vient de lever 58 millions de dollars auprès de Frontier et de Microsoft, veut récupérer des déchets de mine broyés et les répandre sur des surfaces agricoles (ce qui augmente la surface de réaction chimique).

De son côté, Ebb Carbon, qui peut désormais compter sur 22 millions de dollars de Microsoft, explore l’alcalinisation des océans. Dans des fermes piscicoles ou des usines de désalinisation, la start-up espère désacidifier l’eau de mer grâce à un procédé électrochimique, ce qui augmente la pompe à CO₂ océanique.
Malgré les nombreuses incertitudes, les entrepreneurs de la Silicon Valley (ancienne de Facebook, Sheryl Sandberg est au board de Terradot, tandis que Ebb Carbon a été lancé par des anciens de Google et de Tesla), sont fascinés par ces techniques dont le potentiel de captage est encore inconnu : pour l’altération forcée, le Giec l’estime entre 2 et 4 Gt de CO₂ par an (mais certains évoquent 95 Gt) ; pour l’alcalinisation, on parle de 1 à 100 Gt par an (contre les 40 Gt que nous émettons). Dans tous les cas, il y a là un robinet de données à monétiser : il faudra bien évaluer, certifier, vendre ces nouveaux crédits carbone ◇
📻 Radio moquette
Que pensent les participants aux COP de la géo-ingénierie solaire ? Des chercheurs ont envoyé une enquête en ligne anonyme à 22 000 personnes impliquées dans les négociations climatiques, des diplomates ou des membres d’ONG. Près de 900 ont répondu (soit un taux de 4,4%). Résultats :
Environ 40 % des répondants pensent qu’il faudrait inclure ce sujet dans les négociations et soutenir la recherche. 25 % pensent que le déploiement unilatéral par un pays provoquerait une réponse militaire.
Si la géo-ingénierie solaire était incluse dans les négociations, seul 17,5 % pensent que nous atteindrions les objectifs de l’Accord de Paris et seulement 26,8 % que nous trouverions les moyens d’une réelle gouvernance de ce voile stratosphérique.
De manière générale, les répondants du Sud Global sont moins frileux sur le sujet que leurs collègues du Nord Global, peut-être parce qu’ils se savent davantage menacés par le réchauffement (ce qui rejoint d’autres études) ◇

🌍 Points de bascule
La bataille remonte à la formation du Giec et de l’International Geosphere-Biosphere Programme (IGBP). D’un côté des climatologues, de l’autre des chercheurs liés aux sciences du système Terre. Les premiers reprochent au second de faire du marketing en introduisant des termes comme « limites planétaires », « points de bascule » et « anthropocène » ; les seconds trouvent que les premiers sous-estiment les dangers d’un système non linéaire (les modèles sont par exemple jugés trop optimistes quant à l’effondrement de l’AMOC).
Depuis quelques années, ce débat se porte autour de la notion de points de bascule (tipping points), popularisé au milieu des années 2000 : est-elle adaptée au nouveau régime climatique ? Dans un article tout juste paru dans Nature, des chercheurs font porter au concept tous les maux du monde. Il serait flou (d’autant qu’il est désormais utilisé pour parler de tout) et anxiogène, paralyserait l’action, mènerait à sanctifier des seuils comme 1,5°C, mélangerait des phénomènes très différents et pourrait servir de justification à la géo-ingénierie ou à des mesures autoritaires. On croirait lire les critiques faites à la collapsologie il y a quelques années ◇
🗓️ A venir : dans les prochaines newsletters, je voudrais parler de géo-ingénierie polaire (avec un P), de « capitalisme de la finitude » (un concept introduit par l’économiste Arnaud Orain dans un livre à venir) et ce qui justifie encore l’usage du terme géo-ingénierie pour qualifier des techniques très différentes.


