Ormuz : "Une infrastructure, c’est ce qui devient visible quand ça casse"
Il y a du gaz dans l'eau
Bonjour les ami.e.s,
Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs bombardements en Iran, et que le régime des mollahs a répondu par des tirs de missiles et des envois de drones, le détroit d’Ormuz, point névralgique des circuits énergétiques, est bloqué.
Cet étranglement m’a donné envie d’appeler Jean Daniélou. Jean est docteur en sociologie, associé au Centre de sociologie de l’innovation (CSI) à l’École des mines de Paris. Ses travaux portent sur la territorialisation des infrastructures énergétiques, les stratégies climatiques des multinationales et la mondialisation. Il a publié Sortir du monde fossile (Presses des Mines, 2024), un livre issu d’un terrain de thèse dans une grande multinationale de l’énergie, où il a occupé plusieurs postes. Et Incorporated (Premier parallèle, 2025) ◇
Le blocage du détroit d’Ormuz, ce couloir maritime de quelques kilomètres de large, est en train de faire vaciller l’économie mondiale. Comment regardez-vous cela avec votre prisme de sociologue des infrastructures ?
La sociologue américaine Susan Leigh Star disait qu’une infrastructure, c’est ce qui devient visible quand ça casse. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, nous prenons une nouvelle fois conscience de nos fragilités, de nos dépendances. Brutalement, ce qui était fluide, sans coutures apparentes, ne fonctionne plus, se déchire : certes, le gaz naturel liquéfié qatari était à 90 % destiné à l’Asie et les pétrole brut et produits pétroliers transitant par le détroit partaient à 80 % vers cette même région. Mais ce sont des marchés mondiaux, les effets prix se transmettent. Souvent décrit avec le vocabulaire de l’immatérialité, des échanges transnationaux effectués en un clic de souris, le capitalisme mondialisé est en réalité constitué de frictions et d’ancrages territoriaux – de navires rouillés, de capitaines qui se filment en train d’attendre le ravitaillement, d’oléoducs incapables d’absorber un reroutage des ressources. Il faut des efforts permanents et considérables pour que cette suite de frictions passe pour de la fluidité.
Ces dernières années, ces frictions se multiplient…
Oui, il y a eu le drame – le Covid, la guerre en Ukraine – et le presque comique – le porte-conteneurs Ever Given qui, en 2021, avait bloqué le Canal de Suez. C’est ce qu’il y a de tragique dans les débats autour des infrastructures : ils arrivent toujours par la panne, par le défaut, par l’accident. En temps « normal », quand tout fonctionne, on a beau évoquer la nécessité de réduire nos liens avec des puissances étrangères qui pourraient s’avérer hostiles, ou souligner le besoin d’une transition énergétique rapide pour freiner le réchauffement, ça ne « prend pas ». Ce n’est que dans la crise que les soubassements de nos vies deviennent une question politique.
Mais la pédagogie est l’art de la répétition. Vous ne pensez pas que la succession de ces chocs va finir par nous orienter vers la décarbonation ?
C’est plutôt l’inertie qui me fascine dans la séquence actuelle. En 2022, la guerre éclate en Ukraine. Quelques jours plus tard, à Houston, Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, explique que cet évènement est « un sérieux avertissement pour de nombreux responsables politiques ». C’est presque une menace. Il poursuit : « Sécurité d’approvisionnement, énergie bon marché et, bien sûr, compatibilité avec le changement climatique, nous devons penser aux trois pointes du triangle. » Alors que la dérive climatique les mettait sous pression, alors qu’une guerre venait rappeler à quel point les fossiles étaient liés à des régimes autoritaires, les géants pétrogaziers ont réussi à imposer leur cadrage : celui de la sécurité énergétique, de la sécurité d’approvisionnement. Nous sommes quatre ans plus tard et voici que la chaîne gazière est une nouvelle fois déstructurée. Pourtant, en Europe, nos dirigeants ne parviennent pas à dire : « Attendez, est-ce qu’il ne faudrait pas sortir de nos dépendances au pétrole et au gaz ? »
Vous exagérez un peu : la souveraineté énergétique est un thème important depuis la guerre en Ukraine…
Regardez dans la presse ces jours-ci. Il n’est question que de réduire sa consommation d’essence temporairement, de petits conseils. On reste dans cette idée que tout va revenir à la normale, qu’il suffit de faire le dos rond. Peut-être que la guerre en Iran s’arrêtera demain, mais les soubresauts liés aux tensions géopolitiques, à la volatilité des prix de l’énergie, vont s’intensifier dans les décennies à venir. Avec l’attaque russe en Ukraine, l’intervention de Trump au Venezuela et maintenant le conflit autour de l’Iran, il devrait être évident pour tout le monde que les fossiles, la guerre et l’impérialisme font partie de la même famille. Pourtant, rien ne bouge, ou presque. On commence à reparler des chocs pétroliers des années 1970 : mais serions-nous capables de lancer l’équivalent pour les renouvelables de ce que fut, à l’époque, le plan Messmer pour le nucléaire ? Etant donné les discours qu’on entend ces jours-ci, j’en doute…
L’un des arguments que l’on peut vous opposer est que les énergies bas carbone ont aussi leurs propres chaînes de dépendance.
Ce n’est pas faux. Nous avons laissé les Chinois remporter la bataille industrielle du photovoltaïque. Et notre dépendance aux minerais critiques venus de ce pays est un goulot d’étranglement plus serré encore que le détroit d’Ormuz. Si demain Xi Jinping décide d’envahir Taïwan, comment l’Europe réagira-t-elle ? Nous vivons sous la menace d’un arrêt des exportations de lithium, de cobalt ou de terres rares, indispensables à la production de batteries. La désindustrialisation de l’Europe nous a rendus très vulnérables. Néanmoins, le discours qui consiste à repousser encore la transition au prétexte qu’elle créerait d’autres dépendances me paraît très superficiel. Les gens sérieux ne proposent pas de simplement substituer un appareil productif – celui des fossiles – par un autre – celui des technologies bas carbone. Il est impossible, si l’on veut réussir la transition, de garder le même dimensionnement industriel, les mêmes modes de vie, la même rotation des produits. Ce régime de croissance, de « grande accélération », n’était tenable qu’en brûlant de manière frénétique ce que l’historien allemand Rolf Peter Sieferle appelait la « grande forêt souterraine », à savoir le charbon, le pétrole et le gaz. Pour ne pas faire plus de tout, pour ne pas accumuler les énergies, il faudra changer nos manières de vivre, de produire, de consommer. Hélas, aucune force politique ne semble en mesure de mener à bien un tel freinage, en l’organisant pour que les besoins de chacun soient assurés.
Vous avez suivi, pour votre travail de thèse, la tentative de mutation d’une grande multinationale de l’énergie. On voit les difficultés à laquelle elle a été confrontée. Que s’est-il passé ?
Si l’on reprend les mots du philosophe Bruno Latour, toute la difficulté pour les multinationales de l’énergie, qui souhaitent muter vers le bas carbone, est de réussir à « atterrir » dans ce nouveau monde. Elles doivent trouver de nouveaux ancrages, après s’être délestées de leurs terminaux méthaniers, gazoducs, plateformes offshore, etc. C’est extrêmement difficile. Comment construire un système qui n’existe pas encore, qui n’a pas de référentiel d’exploitation et dont on ne connaît pas les marges ? Comment répondre aux actionnaires ? Le niveau d’incertitude est maximal. D’autant que ces entreprises doivent développer plusieurs technologies – centrales à biomasse, éoliennes, solaires, biogaz, etc. – si elles veulent réduire les risques. Entre la complexité de chacun de ces secteurs et les contraintes géographiques, la tâche est immense : quelle va être la demande, les difficultés de maintenance, les régulations qui vont apparaître ? Le cas qui a traumatisé tout le monde, c’est Orsted, un pétrogazier danois qui a totalement pivoté en 2018 vers l’éolien en mer. Avec la trumpisation du monde, ils ont pris un bouillon gigantesque. La capitalisation boursière s’est effondrée.
On s’aperçoit aussi, au fil des crises, qu’il y a une sorte de « résilience fossile ». Pour l’instant, ça tient, non ?
Oui, mais jusqu’à quand ? Le gaz est un bon exemple. Après la guerre en Ukraine, on a vu le boom du gaz naturel liquéfié (GNL). C’est un élément de modularité, de souplesse : un bateau peut facilement être rerouté, ce n’est pas le cas d’un gazoduc. Construire des « unités flottantes de stockage et de regazéification » (FRSU) prend du temps, mais pas autant que de négocier le passage de tuyaux sur plusieurs milliers de kilomètres à travers plusieurs frontières. Aujourd’hui, la carte des projets en développement est impressionnante. Cette capacité de trouver de nouveaux approvisionnements, de nouvelles routes, est gigantesque parce qu’il y a dans ce secteur un savoir-faire accumulé, des marges importantes, des investissements qu’il faut rentabiliser. Les pétrogaziers restent les organisations les plus puissantes du monde, avant même les grandes entreprises de la tech. Dans le secteur, il y a toujours cette idée du back-up : sur quoi s’appuyer dans les temps difficiles ? La Chine, par exemple, continue pour cette raison de construire des centrales à charbon même si elle n’est pas certaine de les faire tourner à plein régime. Mais la fermeture du détroit d’Ormuz nous montre que ce que l’on pensait adaptable – le trafic maritime des méthaniers avec des cargaisons qui peuvent changer de destinataire en cours de trajet – peut aussi être bloqué du jour au lendemain…
A vous écouter, on se dit que l’incertitude et les soubresauts géopolitiques favorisent l’existant, les fossiles, plutôt que les renouvelables, en particulier le solaire dont on se dit pourtant qu’il devrait bénéficier de ces tensions sur les prix de l’énergie…
Oui, c’est le ressac fossile. Le discours des géants de l’énergie s’est reverrouillé sur les grands classiques : une promesse de prix bas, d’abondance et de sécurité énergétique (entendue dans un sens carboné car sur le papier le solaire, l’éolien et les autres énergies bas carbone pourraient aussi remplir ces fonctions). On le voit en ce moment, avec le discours paternaliste du type « que les consommateurs ne s’affolent pas, on peut leur garantir que tout fonctionnera comme avant ». Le meilleur exemple de cela, c’est TotalEnergies. Le cœur des investissements de l’entreprise reste les fossiles, en particulier le gaz ; l’électrification se fait à la marge. Dans l’ensemble, les grands énergéticiens ne tiennent plus un discours de transition, ne considèrent plus que leur rôle est de transformer leur structure et appareil de production pour anticiper le long terme, mais de garantir des prix et un approvisionnement pour répondre au court terme. A cela, il faut ajouter que le retour de la guerre consolide dans l’esprit de beaucoup l’idée qu’il faut avoir de quoi nourrir une machine militaire. Or le pétrole reste l’énergie de la puissance guerrière. Il n’y a pas de tanks électriques.
Si le blocage se poursuit, quelles en seront les conséquences ?
J’aime bien citer l’anthropologue Anna Tsing qui évoque les ruines du capitalisme, des ruines lentes, des espaces industriels délaissés, des forêts dévastées par des pluies acides, dans lesquels une vie parvient quand même à se déployer. L’historienne Ann Laura Stoler parlait, elle, de « ruination » dans un autre contexte, celui de l’histoire coloniale. On peut réemployer ce concept à propos des infrastructures. Notre présent est en train d’être ruiné activement par la façon dont elles fonctionnent. Quand ils sont en état de marche, les réseaux pétrogaziers détruisent nos vies, en rendant la planète inhospitalière, en produisant des déchets, des gaz à effet de serre, des résidus ; bref la part maudite de la mondialisation. Quand ils sont détruits, alors ce sont nos vies qui ne sont plus en état de marche ; les industries ralentissent, l’inflation augmente, se déplacer devient cher. Ces infrastructures fossiles ont une capacité maléfique à ruiner notre existence. Il est urgent d’en sortir ◆
📆 A venir : généalogie du taux d’actualisation.







Le besoin de pétrole pour les tanks pourrait aussi être un argument pour ne plus l’utiliser ailleurs ?
La financiarisation - des énergies fossiles ou renouvelables, entre autres - est aussi une plaie.