Dans la tête du monsieur énergie de Donald Trump
Cette semaine, ça sent l'essence. On parle de Chris Wright et de la série Landman, ode paradoxale à l'écologie.
Cheveux blancs, dentition impeccable, doudoune sans manches : voici Chris Wright, le secrétaire à l’Energie de Donald Trump. Ce « nerd », qui a fait fortune dans le fracking, incarne avec brio la nouvelle offensive des pétrogaziers. Quand le patron de Liberty Energy est reçu dans le podcast Oil and Gas Upstream, l’animatrice ne cache pas son enthousiasme : son invité n’est pas un PDG comme les autres, ne s’excuse pas d’extraire des fossiles, ne plie pas devant le politiquement correct. Désormais, la défense des hydrocarbures se fait sans mouche sur l’épée.

Il se trouve que Chris Wright a co-écrit un rapport, Bettering Human Lives, que je trouve très éclairant pour comprendre où les néo-impérialistes américains tentent de nous amener. A quelques jours de l’investiture de Trump, plongeons dans la tête de ceux qui ont décidé de larguer les amarres avec le reste de l’humanité.
1. Le monde moderne est fossile par essence
C’est le cœur du propos de Wright. Pour lui, les hydrocarbures ne sont pas une parenthèse que l’on peut refermer, mais l’élan vital de notre civilisation. Cette dernière repose sur « quatre piliers » – le ciment, l’acier, le plastique, l’ammoniac – aux fondations assurées par les fossiles. Il ne fait là que reprendre les catégories de Vaclav Smil, « plus grand spécialiste de l’énergie ». Simples à stocker et à transporter, d’une intensité énergétique très élevée, le pétrole et le gaz sont pour lui indépassables. Cette propagande n’est pas nouvelle – cf. The Moral Case for Fossil Fuels –, mais elle a jusqu’à maintenant cohabité avec le greenwashing.
Wright, lui, ne cache pas sa défiance envers le solaire et l’éolien. Si ceux-ci ne se substituent pas au pétrole, au gaz et au charbon, c’est parce qu’ils fournissent une électricité « intermittente à des coûts élevés et ne répondent à aucun des autres besoins de la vie humaine ». La géothermie, la fusion et les petits réacteurs modulaires l’intéressent davantage, mais comme mythe mobilisateur : ces technologies ne se déploieront que dans un futur qu’il pense lointain. Entre 2010 et 2022, souligne-t-il, 80 % de la nouvelle demande énergétique mondiale a été satisfaite par des fossiles, proportion qu’il a connue « tout au long de sa vie ». L’avenir s’annonce tout aussi brun, même s’il dit espérer que « les sources d’énergie hors hydrocarbures » – il pense au nucléaire – auront un jour une part plus importante que 20 %.
2. Le réchauffement climatique n’est pas un problème
Wright ne nie pas la réalité physique du changement climatique, même s’il mobilise tout au long de son explication les motifs du climatoscepticisme (la concentration en CO₂ n’est que de 0,04 %, le monde est plus vert grâce à cette fertilisation, la vapeur d’eau est le principal gaz à effet de serre…). Il estime simplement que c’est « loin d’être la menace la plus importante » – quand on la compare à la malnutrition, à la pollution de l’air et de l’eau – et que la principale réponse au réchauffement, « pour les décennies à venir », est l’adaptation.
Comment en arrive-t-il à une conclusion aussi originale ? Toute son argumentation s’appuie sur un graphique qui associe chaque degré de réchauffement à un pourcentage de baisse du PIB. La conclusion se veut rassurante : la richesse mondiale ne serait rabotée que de 2,5 % si nous atteignons +3°C. Cette courbe, tirée d’un rapport du Giec de 2014 (p.690), est une régression linéaire à partir des résultats d’une vingtaine d’études, toutes plus farfelues les unes que les autres.

Publié en 1994 par l’économiste William Nordhaus, l’un des textes de ce corpus repose par exemple sur un sondage auprès d’une vingtaine de chercheurs (des hommes américains). Un autre utilise des « variations géographiques au sein du climat actuel » pour tirer des conclusions sur le changement climatique à venir. Si cela vous semble idiot, c’est parce que ça l’est. On retrouve les critiques faites au modèle DICE de Nordhaus, qui écrase le futur sur le présent et sous-estime les risques de ruptures brutales. C’est à partir de ces chiffres sans valeur que Wright, bientôt membre du gouvernement du pays le plus riche au monde, déclare que le réchauffement n’est pas inquiétant.
3. Les écologistes sont des hypocrites
Wright retourne tous les tropes de l’écologie politique. Vous dénoncez les inégalités sociales ? Mais un milliard de personnes vit dans l’opulence grâce aux fossiles et vous voulez priver les sept autres milliards de ce bonheur. Vous parlez de contre-productivités ? Mais c’est à cause de vos lubies que nous en aboutissons à des absurdités telles l’interdiction des chaudières au gaz remplacées par de l’électricité produite avec… du gaz. Vous êtes contre la croissance ? Mais les historiens – il cite en écorchant son prénom Deirdre McCloskey – ont montré qu’une « économie de marché dynamique » a été le « principal moteur des progrès sociaux et environnementaux ». Les mots aussi sont dévitalisés : Wright en appelle à l’« humanisme énergétique » et à l’objectif « Zero Energy Poverty by 2050 », parodie du Net Zero. Quant à la notion de « sobriété », il la détourne pour nous inviter à accepter la réalité, celle de la domination des hydrocarbures.
Quid de la géo-ingénierie ?
Ce qui est fascinant dans la propagande de Wright, c’est que tout un pan de son argumentation recoupe la critique faite par la décroissance à l’idéologie de la transition. Bien sûr, les conclusions divergent. Pour Wright, l’énergie ne peut qu’augmenter – « Une société faiblement énergisée est pauvre. Une société hautement énergisée est prospère » – et puisqu’elle ne peut être que très fossile, alors il faut minimiser le réchauffement pour fermer la boucle. A l’inverse, les personnes qui prennent au sérieux les dérèglements climatiques en déduiront qu’il faut réduire les flux de matière et d’énergie dans les pays riches.

Le plaidoyer de Wright est un condensé chimiquement pur du contre-feu des pétrogaziers. Le patron de Liberty Energy n’est pas un imbécile. On peut donc penser qu’il sait très bien qu’il minore les effets du réchauffement. Peut-être se dit-il que les Etats-Unis ont, dans les années à venir, davantage à perdre de l’abandon de la puissance fossile que des fléaux environnementaux (les rivalités géopolitiques hantent son texte). On peut craindre que cette volonté hégémonique ouvre la voie à la géo-ingénierie solaire, présentée comme une nouvelle branche de l’adaptation ou un moyen de soulager les pays vulnérables sans casser leur développement.
Par ailleurs, un soutien aussi décomplexé aux hydrocarbures peut troubler l’espoir, avancé par les plus optimistes, d’un déploiement rationnel de la géo-ingénierie. Bien souvent, le voile solaire est présenté comme une façon de gagner la course de vitesse entre le progrès et le réchauffement. Une solution temporaire, un stopgap. Dans cette veine de pensée, les fossiles sont des énergies du passé qui mettent juste un peu de temps à mourir, mais qui seront vite remplacées. Wright montre que ce n’est pas le plan de tout le monde. Peut-être que le soufre deviendra le cinquième pilier de nos civilisations : sous une brume stratosphérique d’acide sulfurique, la machine thermoindustrielle, assistée dans la prospection des gisements pétrogaziers par l’IA, continuera de tourner à plein pot jusqu’à ce que le réservoir soit vraiment à sec ◆
N’hésitez pas à aller lire le dossier que Le Nouvel Obs consacre cette semaine à la nouvelle oligarchie américaine.
🛢️ Mélancolie pétrolière (attention, spoiler)
J’ai dévoré ces derniers jours les épisodes de Landman. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, cette série de Taylor Sheridan agace les milieux écologistes parce qu’on y baigne dans une atmosphère texano-trumpienne et que l’histoire est parsemée d’envolées anti-éoliennes. Je trouve au contraire que c’est un merveilleux vecteur pour l’écologie politique. Voici pourquoi.

Landman suit le parcours de Tommy Norris, un bonhomme bougon aux traits flétris, chargé de superviser les activités d’une petite compagnie pétrolière dans le Bassin permien au Texas, tout proche de la frontière mexicaine. Mais le vrai héros de la série, ce sont les infrastructures – chevalet de pompage, tubage, réservoirs, camions – filmés avec amour. On s’attarde sur leurs formes, on admire leurs mouvements, on les regarde fonctionner dans le Soleil couchant ; c’est du tube porn. La matérialité de notre monde est omniprésente, presque suffocante, et la maintenance est au cœur de l’intrigue : il faut sans cesse rafistoler, remplacer, huiler. Souvent catalogué conservateur, Sheridan porte pourtant ici, et peut-être malgré lui, le message profond de l’écologie politique ; à savoir que notre quotidien ne tombe pas du ciel, qu’il est produit, maintenu, fabriqué. Certains y perdent une main, d’autres le sommeil, d’autres des terres livrées à la pollution.
La série montre aussi à quel point ces infrastructures conditionnent nos comportements. Il y aurait un montage à faire de toutes les scènes où les personnages jettent des déchets, par la fenêtre, devant eux, derrière eux. Une bouteille, un mégot, un gobelet de café. Les maisons sont grandes et laides (style Hill Country), on y change d’ameublement d’un seul coup, en virant tout, en ne gardant rien. Fil rouge de la série, la route Highway 285 fonctionne comme une métaphore du verrouillage socio-technique : s’ils veulent pouvoir travailler, les personnages sont obligés d’emprunter cette langue d’asphalte défoncée par les camions, obscurcie par la poussière, rendue dangereuse par la fatigue des chauffeurs surmenés. Tommy ne cesse de rappeler comme si c’était un fait immuable que le monde est organisé autour du pétrole et qu’il faut bien nourrir la bête. A mi-saison, un contremaître meurt écrasé par des tuyaux ; on ne fait pas plus littéral.
Landman explore la pétromasculinité (les hommes se soucient peu du nutriscore et les femmes vont et viennent en petite tenue au rythme du boom and bust) et le racisme environnemental (les Latinos ont tendance à mourir plus jeunes), mais elle raconte surtout une forme de mélancolie pétrolière. Dans l’un des passages reprochés à la série, Tommy grogne que « du pétrole y en a dans tout », avant d’énumérer une longue liste de produits dérivés de l’or noir et de citer les valves cardiaques artificielles en plastique (Chris Wright prend le même exemple dans son livre).
Tommy fait mine de craindre qu’à bout de réservoir le monde s’arrête. Mais l’insoutenabilité de ce modèle est symboliquement mise en scène par la crise cardiaque du big boss, le propriétaire des champs pétrolifères, accro au travail et à l’adrénaline, incapable de s’arrêter malgré les supplications de sa femme et de son médecin, éloigné de ses enfants qu’il ne sait aimer qu’en les gâtant. Rien ne parvient à le sauver, ni sa montre connectée, ni sa valve cardiaque artificielle, ni même la tentative de greffe (une représentation des énergies renouvelables ?). On peut y voir une leçon : il faut savoir s’arrêter de courir à temps ◇
Voici qui tombe à pic : les camarades de Fracas viennent de publier leur deuxième exemplaire, consacré au carbofascisme. C’est franchement de la bombe, n’hésitez pas à le commander !
🔥 In girum
Les incendies de Los Angeles ont rappelé à beaucoup les scènes décrites dans « Le déluge » de Stephen Markley. Cet écrivain américain imagine un mégafeu ravageant la Cité des Anges et la réaction des plus riches : « Pour se protéger, les habitants fortunés des collines d’Hollywood firent appel à des compagnies de pompiers privés qui recouvrirent leurs maisons de Phos-Chek, un ignifuge chimique développé par Monsanto ». Tout cela existe déjà bel et bien, avec une portée limitée comme les feux de cette semaine le prouvent : pompiers privés, retardateur, arrosage intégré sur les villas.
Mais Markley n’insiste pas sur l’un des aspects de Palisades Fire qui nous rappelle que même dans les braises, le capitalisme trouve de quoi s’alimenter : le rôle grandissant des IA. Plusieurs start-up – dont il est difficile d’évaluer le degré de sérieux – proposent en effet de « se préparer aux incendies de forêt grâce à l'IA ». C’est le cas de TerraFuseAI. C’est le cas de Stand, qui entend « protéger et assurer les biens de grande valeur ». L’efficacité de ces outils reste non prouvée, mais leur existence prouve que le business continue malgré les destructions ◇
📆 A venir : capitalisme de la finitude, condition planétaire, modélisations… Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.




