Climat : les mots qui ont fait l'année 2025
On vous a évité le jeu de maux sur les mots (finalement non)
Bonjour les ami.e.s,
C’est déjà la fin de l’année et le temps des bilans. Cette newsletter a maintenant plus d’un an. Elle a débuté en novembre 2024, autour d’un sujet précis – la géo-ingénierie –, puis s’est étendue à ce que l’on pourrait appeler les « politiques de l’overshoot » : quand nous entrons dans le dur des soubresauts climatiques, comment réagit le capitalisme ?
Vous êtes maintenant un peu plus de mille personnes à recevoir ce travail et je suis curieux d’avoir votre avis sur la suite des opérations. Faut-il serrer l’angle ou bien l’ouvrir ? Quels sujets traiter ? Quel ton adopter ? Ces questions se posent d’autant plus que le nombre de newsletters s’est démultiplié ces derniers mois et que la fatigue informationnelle nous guette. Si vous avez des suggestions, des infos, des propositions, une envie de discuter, je suis preneur ⬇️
En attendant, je vous propose, en ce mois de décembre, de céder à un marronnier journalistique et de revenir sur les mots qui ont fait 2025 dans le domaine du climat.
1. La transition est prise dans le « tournant géo-économique »
Difficile d’échapper au terme un peu suranné de « géo-économie ». Le concept est attribué à l’Américain Edward Luttwak qui le théorise en 1990 dans la revue The National Interest. Alors que la Guerre froide se termine et que certains rêvent d’abolir les frontières, Luttwak souligne que le monde reste un jeu à somme nulle et que les Etats, à travers leurs entreprises, continuent de s’y entrechoquer : c’est « la logique du conflit dans la grammaire du commerce ».
Depuis, de nombreux chercheurs ont appuyé les deux chevilles de cette thèse qui nous a éclaté au visage en 2025 :
La démarcation entre l’Etat et le privé est une illusion : des géants logistiques comme Amazon organisent le territoire tandis que les services publics se sont laissés gagner par l’impératif de rentabilité.
Le nationalisme ne s’essouffle pas : plus que jamais, il s’agit de conquérir des marchés, d’imposer ses technologies, de s’approprier des ressources, de s’aménager une zone d’influence.
En début d’année, l’historien Arnaud Orain a très bien décrit ce dessillement dans Le monde confisqué (Flammarion). Il y dégage deux grands types de capitalisme, qui se succèdent depuis le XVIe siècle. Le premier, libéral, considère l’avenir avec optimisme : le génie humain enjambe toutes les limites et tous s’enrichiront grâce au doux commerce. Le second, dit « de la finitude », est assombri par la certitude que le monde est clos et les ressources limitées. En sortant du néolibéralisme, nous entrons dans cette seconde configuration.
Ce que l’on pourrait décrire comme la fin des illusions ou des hypocrisies a des conséquences pour le climat. Prises dans ce « tournant géo-économique », les énergies bas carbone sont désormais vues sous l’angle de la souveraineté. Est-ce que cela accélère leur déploiement ? Ou bien est-ce que l’absence de coopération internationale leur sera préjudiciable ?
2. Nous sommes dans l’ère de l’« overshoot »
A l’origine, la notion d’« overshoot », que l’on pourrait traduire par « dépassement », remue un fond malthusien – l’humanité serait en train d’excéder la « capacité de charge » de son milieu, de surexploiter les ressources naturelles. Aujourd’hui, elle désigne le dépassement des seuils climatiques que nous nous étions nous-mêmes fixés ( +1,5 °C). Elle recouvre aussi désormais un projet politique. En effet, l’interprétation qui commence à se diffuser parmi ceux que le climatologue Kevin Anderson a appelés la « jet-set climatique » est que ce dépassement est temporaire et remédiable.
Dans cette optique, la procrastination est rationnelle : tarder à baisser nos émissions n’est pas si grave si l’on peut miser sur une vaste industrie de retrait du CO₂ atmosphérique dans la deuxième moitié du siècle. Le problème est que même si nous parvenons à revenir à +1,5°C dans quelques décennies, nous risquons entre-temps de passer des points de bascule dans le système Terre. Pour éviter des effets d’emballement, l’idée est donc « d’écrêter le pic » des températures grâce à la géo-ingénierie solaire le temps de déployer les technologies bas carbone et les aspirateurs à CO₂.
3. Les soubresauts du système-Terre, comme l’arrêt de l’AMOC, sont des menaces pour la « sécurité nationale »
A la mi-novembre, il a été annoncé qu’en Islande, le ralentissement de l’AMOC, le système des courants océaniques de l’Atlantique, et les bouleversements climatiques associés, avaient « été officiellement portés devant le Conseil national de sécurité en tant que menace existentielle potentielle ». Quelques jours plus tard, depuis la COP30 à Belém, le ministre de l’environnement du pays, Jóhann Páll Jóhannsson, expliquait que « l’avenir de la circulation thermohaline n’est pas une question scientifique abstraite, mais touche à notre identité nationale ».
Les points de bascule – qui donneront lieu à un chapitre dans le prochain rapport du Giec – sont un défi lancé à nos institutions. D’une part, celles-ci sont ajustées à des évolutions linéaires et ne savent pas prendre en charge des ruptures brutales aux contours flous. D’autre part, les cartes de températures illustrant le ralentissement de l’AMOC donnent l’impression que seule l’Europe sera concernée. C’est évidemment faux, mais ces asymétries peuvent amplifier l’idée sous-jacente de la géo-économie : si quelqu’un perd, quelqu’un gagne. Après tout, que peut faire l’Islande ? Aller voir Donald Trump et lui expliquer poliment qu’il faut négocier le mode de vie américain ? Puisqu’il est impossible d’agir sur l’origine de phénomènes qui menacent la viabilité même de certains territoires, il reste à développer un système d’alerte (comme le fait le Royaume-Uni pour l’AMOC) et à parler avec candeur de « résilience ».
Tout ceci participe de ce qu’on appelle la sécurisation du climat. Les sujets écologiques sont encodés en termes militaires. Avec ce glissement du vert au kaki, la décarbonation disparaît des radars. On se concentre sur les conséquences sans plus évoquer les causes, voire en les niant activement (la dernière stratégie américaine en est un exemple : le réchauffement et le net zero y sont moqués, mais il est question d’une « infrastructure nationale résiliente »).
4. Les écologistes espèrent un hypothétique « pivot majoritaire »
Dans la théologie négative, la montée vers Dieu est une montée vers le silence. Dans l’écologie politique telle qu’elle se pense aujourd’hui, la montée majoritaire s’accompagne d’une disparition du vocable « écologie ». Lors de sa campagne victorieuse à New York, Zohran Mamdani a, par exemple, soigneusement évité de parler de climat. Cet enjeu était en revanche articulé au point central de son discours : l’affordability.
Une telle stratégie fait écho à une note de l’Iddri/Parlons Climat qui appelle à sortir de « l’influence minoritaire », théorisée dans les années 1960 par le penseur Serge Moscovici, pour « intégrer l’écologie dans un projet plus large, en lien avec les préoccupations du quotidien ». C’est peu ou prou aussi ce que raconte tous les livres-bilans des Verts publiés ces jours-ci – ceux de Jadot, Duflot, Tondelier.
Partout, on répète qu’il faut :
Pointer la défaillance des infrastructures plutôt que celle des individus et s’attaquer aux modes de production plutôt qu’aux manières de consommer.
Desserrer cette idée que l’écologie est un surmoi castrateur pour montrer qu’une nouvelle abondance est possible, en particulier grâce à l’énergie solaire.
Convaincre que les classes populaires et moyennes vivront mieux après ces grandes bascules, et que c’est le monde fossile qui est fait de restrictions.
Comment faire ? Dans La Coalition climat, le philosophe Pierre Charbonnier part du triste constat que les classes populaires, dépendantes des fossiles, peuvent se laisser convaincre par la propagande anti-écolo des milliardaires. Briser ce « front du refus » nécessite de réorienter les politiques industrielles afin de démontrer qu’on peut vivre mieux en émettant moins. Problème : la base démocratique nécessaire à ce tournant est pour l’instant absente. C’est un dilemme de la poule et de l’œuf ! Pour en sortir, il faut espérer que les progrès techniques autour du solaire matérialiseront l’horizon d’un avenir décarboné et catalyseront un mouvement social plus large.
5. L’un des rares espoirs vient de la « révolution électrotech »
Justement : où en est-on de cette utopie solaire ? Chaque jour, on apprend un nouveau recul sur le plan de la diplomatie climatique, mais certains se rassurent en se disant qu’il existe une force qui se moque de l’agitation des humains : la technologie. Le think-tank britannique Ember est particulièrement efficace dans la mise en récit de ce que ses analystes appellent la « révolution électrotech ». Le message en substance : « Trump et ses sbires sont obligés de mouliner des bras pour défendre les fossiles parce que le solaire remporte la bataille ».
A l’appui de ce regard optimiste, il y a la courbe de capacité photovoltaïque installée qui ressemble à une exponentielle et qu’on compare à la pénétration très rapide d’autres technologies qui ont transformé le monde. Mais attention : d’une part, ces fameuses courbes en S sont trompeuses – en particulier parce qu’on sélectionne les innovations qui ont « réussi » – ; d’autre part, le verdissement de la production électrique n’est qu’une partie du problème. Il faut aussi réussir à électrifier les transports et l’industrie, par exemple, ce qui est une autre paire de manches. En France, le retard pris dans le passage aux voitures électriques entraîne même la menace d’une surproduction électrique, mortifère pour les renouvelables.
6. La stratégie de l’« Etat dérisqueur » a montré ses limites
Comment continuer à soutenir les technologies bas-carbone ? Les capitaux continuent d’affluer – ils ont doublé entre 2015 et 2024 –, mais beaucoup craignent que ces chiffres soient un trompe-l’oeil. D’une part, les investissements restent tirés par la Chine. D’autre part, on observe un ralentissement de la croissance : 7% en 2024 après un bond de 32% en 2023. Surtout, ces sommes restent insuffisantes au regard de nos objectifs. Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), les « niveaux d’investissement actuels dans les renouvelables représentent la moitié de ce qui est nécessaire pour tripler la capacité de ces énergies d’ici 2030 ».
Ce constat mène des chercheurs à critiquer les stratégies de financement mises en place dans les pays occidentaux. L’économiste Daniela Gabor, par exemple, a parlé d’« Etat dérisqueur ». Via divers mécanismes, comme les subventions, le crédit d’impôt ou les tarifs d’achat, la puissance publique atténue voire supprime le risque de marché. Cela peut permettre de faire décoller le secteur, mais l’inconvénient est que l’on assure une rente aux investisseurs – des entreprises ou des gestionnaires d’actifs – sur le dos du contribuable. Autre crainte : que ces infrastructures soient gérées dans une logique court-termiste puisqu’il s’agit parfois de maximiser leur valeur de revente avant la clôture du fonds. Par ailleurs, dès que ces aides se dissipent, les investissements sont reroutés vers des secteurs plus profitables (les fossiles, l’IA, la défense).
7. Le « sécessionnisme » des riches ne se cache plus
Le zeitgeist chez les riches des riches pays, comme l’illustrent les déclarations récentes de Bill Gates, semble être que la trajectoire en cours (entre +2°C et +3°C) est acceptable. Le passage de points de bascule est certes une menace pour le Capital, qui garde sous la main la possibilité de la géo-ingénierie, mais un capitalisme que l’on pourrait appeler all of the above, qui conserve de hauts niveaux de fossiles tout en déployant massivement des renouvelables, offre des possibilités d’accumulation renouvelées. Tant pis pour les zones les moins fortunées de la planète.
Si cet horizon ne vous réjouit guère, il reste à espérer que se coalisent les diverses veines de l’écologie politique. Actuellement, nous avons ceux qui pensent, que pour des raisons matérielles, la sortie du monde fossile est impossible sans réorganisation profonde (les décroissants), ceux qui estiment que ce sont les apories du marché qui freinent le déploiement des technologies bas-carbone (les écomarxistes) et ceux qui s’agacent que l’on sous-estime la puissance des renouvelables (les techno-solutionnistes). Chacun pourrait emprunter un peu à l’autre : l’électrification aux techno-solutionnistes, la réflexion sur les usages aux décroissants, la construction d’un bloc social et la focalisation sur les enjeux de propriété aux écomarxistes. Souhaitons cela pour 2026 ◆
🍲 Au menu
Dans les prochaines semaines, j’aimerais explorer :
La « seconde finance ». C’est ainsi que la sociologue Marlène Benquet appelle – dans un livre à paraître – les nouveaux intermédiaires qui se placent entre la collecte de l’épargne et les entreprises. La place grandissante occupée depuis la crise de 2008 par ces gestionnaires pour autrui, tels que BlackRock, Vanguard ou Blackstone, amène des chercheurs à parler d’un tournant du capitalisme. C’est l’assetization : nos infrastructures (écoles, hôpitaux, centrale énergétique) et nos vies deviennent des actifs à valoriser. Ce sera aussi une manière d’aborder la finance dite verte.
Le cloud par-delà le cloud. Il y a quelques semaines, Sam Altman, le patron d’OpenAI, parlait de mettre des datacenters dans l’espace. Sur le papier, les avantages sont nombreux : une énergie solaire non intermittente, plus de problèmes de grid ou de voisinage, une chaleur qui se dissipe dans l’immensité. Je pensais que c’était une provocation qui faisait écho à l’échelle de Kardachev, mais la R&D est en cours. L’Europe n’est pas complètement à la ramasse : elle a financé à hauteur de deux millions d’euros une étude de faisabilité menée par une joint-venture entre Thalès et Leonardo pour – c’est osé – démontrer que ces mises en orbite « réduiraient considérablement l’empreinte carbone de la numérisation » ◇
📆 A venir : qu’est-ce que ça fait de bosser pour un fonds “vert” ?, les océans avec Laurent Bopp, la finance autoritaire, la Défense. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.








oui, il est bien difficile de survivre dans cette abnadnce d'info !
Je garde la votre, j'apprécie votre capacité à méler climat/géopol et économie avec des références sérieuses.
merci