Cette semaine, quelqu'un vous dira qu'Elon Musk est sur le point de sauver le climat
On parle ici du XPrize Carbon Removal et des gentils qui deviennent des méchants.
Bonjour les ami.e.s,
Je me permets un envoi anticipé en raison de l’actualité. En effet, il se peut que vous ressentiez cette semaine quelque chose qui vous rappelle La Nuit des temps, de Barjavel.
Dans ce roman, des scientifiques découvrent ce qui ressemble à une capsule temporelle sous les glaces de l’Antarctique. A l’intérieur, deux humains en hibernation témoignent d’un passé révolu. C’est un phénomène semblable qui se profile alors que doit être annoncé – ce mardi, Jour de la Terre – le gagnant du concours d’innovation présenté comme le plus richement doté de l’Histoire : le XPrize Carbon Removal. Lancé en 2021, ce prix vise à accélérer la recherche autour de l’extraction du CO2 atmosphérique et sera récompensé à hauteur de 100 millions de dollars par… Elon Musk.

Le XPrize ramène à la surface la capsule temporelle d’un monde où les géants de la tech, les accélérationistes, les techno-utopistes n’avaient pas encore fait allégeance à Donald Trump. Visionner la vidéo de lancement du concours, en 2021, est une expérience étrange. Musk, détendu, pieds nus, y papote avec le transhumaniste Peter Diamandis, créateur de ce prix. C’était il y a quatre ans, une éternité. Dans cet échange, le patron de SpaceX fait preuve d’une connaissance fine des cycles du carbone, disserte sur la courbe de Keeling et partage son inquiétude devant la dynamique non-linéaire des points de bascule. Difficile de croire qu’il va devenir la pièce maîtresse d’une administration carbofasciste.
Mais revenons au prix.
A l’heure où j’écris, le gagnant n’est pas encore révélé, mais on connaît la liste des vingt start-up finalistes qui cherchent – grâce au biochar, à l'alcalinisation des océans, à la capture directe dans l’air, à la culture d’algues, à l’altération forcée des silicates, etc. – à filtrer les molécules de CO2 très diffuses dans l’air ambiant et à séquestrer le carbone de façon durable, en l’injectant dans le sous-sol ou en le minéralisant dans la roche. Qui de Heirloom, Captura, Takachar, Applied Carbon, ou des autres, l’emportera en démontrant le retrait effectif de mille tonnes de CO2 sur l’année écoulée et la possibilité de monter à un million de tonnes, et même au-delà ? Pour le propos de cette newsletter, cela importe peu. Ce qui m’intéresse ici, c’est le concours lui-même.
Ce XPrize est important pour deux raisons. D’abord parce que, si l’on en croit Diamandis dans sa conversation avec Musk, la capture du carbone est « l’un de nos plus grands défis civilisationnels ». C’est logique : si vous considérez, comme ces deux hommes, que le réchauffement est une réalité mais que la sortie des fossiles prendra du temps (trop rapide, elle provoquera selon Musk un « arrêt brutal de la civilisation »), il n’y a qu’une manière de résoudre l’équation – retirer demain ce que nous émettons aujourd’hui. Le carbon removal est, en duo avec la géo-ingénierie solaire, le seul espoir de préserver un climat stable dans un monde où l’on se refuse à réduire les flux de matière et d’énergie. A mesure que s’éloigne l’horizon de la transition énergétique, ce cocktail hasardeux devient le plan A et il n’est pas inutile de l’étudier.
Ensuite parce que le XPrize, peu connu en France, est le miroir-mon-beau-miroir des seigneurs de la tech. Bien qu’ils aient bénéficié des largesses de l’Etat fédéral ou des connaissances venues du public, ces entrepreneurs se présentent souvent comme des génies solitaires. Le concours correspond à l’image qu’ils aiment donner de leur réussite : le progrès est tiré par une poignée d’innovateurs qui ont persévéré après avoir eu une idée brillante. Notons au passage que l’équipe au Département de l’Energie chargée du carbon removal n’a pas échappé aux coupes budgétaires… Côté pile : Musk finance un concours autour de l’extraction du carbone atmosphérique. Côté face : Musk remercie les fonctionnaires qui travaillent précisément sur ce sujet.
D’où vient le XPrize ?
Avant de plonger plus profondément dans l’idéologie sous-jacente à ce concours, regardons d’où il vient. Malgré son nom, le XPrize n’a rien à voir avec X/ex-Twitter. Fondé en 1996 par Peter Diamandis, il se veut l’héritier du prix Orteig, du nom d’un hôtelier de New York qui avait promis 25.000 dollars au premier aviateur à traverser l’Atlantique. Après avoir découvert cette anecdote dans l’autobiographie de Charles Lindbergh, Diamandis décida de créer son propre prix pour inventer une « nouvelle génération de vaisseaux spatiaux ». La lettre X fait référence à la variable du nom de la personne qui financera le prix et à la dotation initiale de 10 millions de dollars.
En 1996, les règles de la première édition étaient simples : il fallait envoyer trois personnes à 100 kilomètres au-dessus de la Terre, et réitérer cet exploit sous deux semaines. La femme d’affaires irano-américaine Anousheh Ansari, passionnée d’espace, dota le concours. En 2004, un gagnant – une start-up américaine – fut annoncé. Le Ansari XPrize est resté un jalon vers le New Space, le tournant de l’industrie spatiale vers le privé. Il symbolisa aussi le fantasme des plus riches à quitter la Terre et à s’élever au-dessus des mortels (Bezos, Branson, etc). Satisfait, Diamandis transforma sa création en méta-marque pour « accomplir des percées qui accélèrent l’avènement d’un futur d’abondance équitable pour tous ».
Peut-on, grâce à ce fonctionnement, élaborer un plan de rescousse climatique ? C’est ce que suggère Diamandis qui, en 2021, flattait « son ami » Elon en rappelant aux spectateurs que ce dernier a toujours eu deux buts : faire de l’humanité une espèce multiplanétaire et réconcilier notre système économique avec le système Terre.
Disons pudiquement qu’il y a des raisons d’en douter.
Quelle vision de l’innovation incarne ce prix ?
Sur le papier, le système des concours peut être émancipateur. S’il est une alternative aux brevets, il permet de valoriser les innovations en évitant la privatisation des idées et la constitution de monopoles. Le polymathe Michael Polanyi (frère de Karl) notait ainsi en 1944 que « nous devons dispenser les inventeurs de la nécessité de gagner de l’argent commercialement et les récompenser par les deniers publics » pour que « les inventions puissent être utilisées librement ». C’est dans cet esprit que Bernie Sanders a proposé en 2005, avec le Medical Innovation Prize Act, de contrer le prix exorbitant des médicaments en remplaçant la propriété intellectuelle par une prime publique.
Bien sûr, il n’y a rien de tout cela chez Diamandis et Musk. D’une part, les participants demeurent libres de déposer des brevets. D’autre part, leur récompense dépend de mécènes. Ces deux traits rapprochent le XPrize du capitalisme philanthropique dont les vices sont connus : plutôt que d’abonder, par leurs impôts, la recherche publique, les très riches préfèrent flécher des subventions vers les sujets qui les intéressent, ce qui leur permet souvent d’optimiser leur base fiscale, avec en prime le luxe d’associer leur nom à de possibles découvertes.

La liste des XPrize reflète d’ailleurs l’image que les puissants de ce monde se font d’un « futur d’abondance équitable pour tous » : nettoyer les fuites d’hydrocarbures en mer (Wendy Schmidt Oil Cleanup X Challenge), utiliser des capteurs dans le secteur de la santé (The Nokia Sensing XChallenge et Qualcomm Tricorder XPrize), extraire de l’eau depuis l’air (Water Abundance XPrize), explorer les fonds marins (Shell Ocean Discovery XPrize), se quasi-téléporter grâce à des avatars (ANA Avatar XPrize), etc. Quelques prix ont été fléchés vers la vaccination et l’éducation, mais on attend toujours le Zucman XPrize couronnant la meilleure refonte de la fiscalité de l’héritage ou le Lietaer XPrize récompensant la plus fine réforme du système bancaire à réserves fractionnaires.
Par ailleurs, le modèle d’innovation que porte le XPrize – le breakthrough, la percée, la rupture – repose sur une vision du progrès maintes fois critiquée. Le monde de Musk et de Diamandis est peuplé de héros qui, comme Lindbergh, triomphent contre les éléments, la bureaucratie, la médiocrité de leurs contemporains. C’est la vision Thomas Carlyle-Ayn Rand de l’Histoire. Les historiens des sciences et des techniques insistent eux plutôt sur le back-office, si on me permet cette métaphore informatique : ce qui compte, c’est moins l’invention, la nouveauté, que le lent et collectif travail d’incrémentation, d’amélioration, de déploiement de l’existant. Or c’est précisément ce qui manque au carbon removal, et c’est ce dont nous allons parler maintenant.
Le removal mérite-t-il un prix ?
Pourquoi de nombreuses personnes considèrent-elles que le carbon removal est un leurre dangereux ? Une arnaque poussée par les pétrogaziers et les milliardaires de la tech ? Parce que, malgré des années de discussions autour de ces émissions négatives, nous ne retirons que des quantités ridicules de CO2 de l’atmosphère en raison de limites physiques et économiques.
Physiques : le CO2 est très dilué dans l’air, de l’ordre de 0,04 %. Toutes les techniques envisagées jusqu’alors doivent surmonter cet obstacle. Soit elles demandent beaucoup d’énergie (capture directe dans l’air), soit elles supposent des surfaces cultivables importantes (bioénergie avec CSC ou biochar), soit elles modifient de manière encore mal maîtrisée la chimie de l’océan (alcalinisation), soit elles sont limitées intrinsèquement (altération forcée sur les déchets miniers). En d’autres termes, il est très facile de saloper sa chambre, il est plus difficile de la ranger.
Économiques : pour le moment, cette extraction coûte très cher et le secteur vit des achats anticipés de crédits à prix d’or (plusieurs centaines de dollars la tonne) par des entreprises qui veulent afficher leurs ambitions environnementales ou qui y voient un futur marché de données, comme Microsoft ou Google. Ce n’est pas tenable sur le long terme : ou bien le coût diminue (mais beaucoup de gens en doutent pour les raisons physiques), ou bien le prix du carbone augmente par un mélange d’obligations faites aux entreprises et d’interdiction des crédits forestiers bas de gamme (mais cela viendrait tuer le cœur de business des pétrogaziers), ou bien l’Etat intervient et subventionne massivement le secteur (mais il faudrait que cela s’accompagne de l’euthanasie des émetteurs).

Ainsi, il est fort possible que le carbon removal n’atteigne jamais l’échelle escomptée en 2050 – une industrie d’une taille comparable au secteur pétrogazier actuel, retirant environ 10 milliards de tonnes de CO2 par an – et que nous retrouvions Gros-Jean comme devant parce que nous aurons laissé couler le robinet des émissions trop longtemps en espérant élargir la bonde… On peut d’ailleurs regarder ce pari des émissions négatives massives comme l’un des plus scandaleux des modélisations socio-climatiques.
C’est un peu comme si, ayant entendu parler vaguement d’un moyen de gagner un million d’euros, vous empruntiez cette somme sur un coup de tête à un mafioso. Manque de pot : le tuyau est percé et la crapule vous demande de le rembourser avant la fin de la semaine, avec les intérêts. Peut-être allez-vous séduire une riche héritière, gagner au loto, réussir à braquer une banque ou arnaquer quelques milliers de personnes avec un meme coin. Mais le risque que vous perdiez tous vos doigts après avoir demandé plusieurs fois un délai n’est pas nul…
Un autre removal est-il possible ?
Pour toutes ces raisons, le sujet du carbon removal devrait être approché avec une main tremblante. Il n’est pas impossible que l’on trouve un jour une façon de pomper massivement le CO2 du ciel, mais ce n’est pas la probabilité la plus forte.
Les acteurs les plus sérieux du removal insistent d’ailleurs sur deux points. D’une part, il est essentiel de réduire les émissions de façon à ce que le retrait ne couvre que les émissions très résiduelles et la dette carbone déjà accumulée (en gros, emprunter le moins possible au mafioso) – et cela est impossible à faire valoir quand on soutient Donald Trump. De l’autre, il est peu probable que d’importants niveaux de carbon removal soient atteints sans une mobilisation générale qui échapperait largement aux forces du marché telles qu’elles sont constituées aujourd’hui (dans notre métaphore, l’équivalent serait de faire appel à la police) – c’est ce que décrit le socialiste Kim Stanley Robinson dans son roman The Ministry for the Future et ce n’est pas ce que valorise Elon Musk.
Tout comme le solaire, l’éolien et le nucléaire, l’extraction du CO2 atmosphérique est une technologie qui peut être enrôlée dans des projets politiques opposés. C’est une chose d’en faire une petite force d’appoint à une sortie rapide des fossiles (en se laissant la possibilité d’être agréablement surpris par une rupture technologique). C’en est une autre d’agiter perpétuellement cette promesse pour continuer à inonder la planète d’hydrocarbures. Or s’il y a une vertu à l’élection américaine, c’est qu’elle montre que Musk – et probablement tous les seigneurs de la tech – penche clairement du côté des intérêts fossiles quand on entre dans le dur. Le carbon removal ne doit pas rester le jouet de l’homme le plus riche du monde ◆
📆 A venir : on reprend le rythme normal de cette newsletter dès vendredi avec une interview sur la modélisation du voile solaire. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.




