C’est quoi déjà le plan ?
Trois questions que je me pose sur la planification écologique
Bonjour les ami.e.s,
Avec le départ de Bruno Le Maire pour la Suisse nous avons perdu l’un des mèmes les plus instructifs de ces dernières années : BrunoDemande. Ce compte Twitter recensait tous les articles commençant par “Bruno Le Maire demande” (“au groupe Casino de reclasser les salariés”, “aux distributeurs de faire baisser les prix”, “aux investisseurs de se calmer”). Ces implorations mettaient en relief ce qu’on appelle la “crise du contrôle” : le capital est une force motrice sur laquelle peu de gens ont prise, y compris le ministre de l’Economie.
Les féministes parlent de weaponized incompetence à propos des hommes qui font semblant de ne pas savoir faire la vaisselle. C’est un peu pareil ici. L’agencement des dettes souveraines, la multiplication des zones économiques spéciales et la mobilité des capitaux rendent certaines politiques impossibles. Mais cette manière d’articuler les pièces de la machine n’est pas tombée du ciel. Le désordre a été organisé, l’impuissance n’est pas une fatalité.
Cette idée – celle du magicien à qui échappent les puissances qu'il a évoquées – traverse aussi l’écologie. Le but de cette dernière peut alors se formuler comme la tentative de reprendre le contrôle (pour emprunter le slogan des populistes et le titre d’un livre du youtubeur Vinz Kanté). C’est le sens des travaux consacrés à la planification écologique, qui se multiplient depuis quelques mois. Après avoir passé le début de l’été à les lire plus systématiquement, trois questions me trottent dans la tête. L’une porte sur un clivage, la deuxième sur la stratégie, la dernière sur l’objectif.
1. Clivage : contrôler l’économie ou la nature ?
Quand la situation climatique se tend, certains espèrent reprendre le contrôle sur l’économie, d’autres jugent plus réaliste de le reprendre sur la nature. Cette idée est développée dans le très original essai Half Earth Socialism (2022) de Troy Vettese et Drew Pendergrass, qui entend revivifier la tradition du socialisme utopique, en promouvant une planification encastrée dans les limites planétaires grâce au véganisme, aux quotas d’énergie et au réensauvagement de la moitié de la surface terrestre.
Pour mettre en scène cette démarcation, Half Earth Socialism revient sur la vieille controverse du “calcul socialiste”. Dans les années 1920, elle opposa l’école autrichienne (Hayek, von Mises), anti-Etat, à des théoriciens marxistes (eux-mêmes divisés) autour de la planification. Davantage qu’économique, la querelle était épistémologique. Que peut-on savoir d’une société ? Une autorité centrale peut-elle calculer une allocation optimale des ressources ou bien faut-il s’en remettre aux prix et au marché ? On considère généralement que Friedrich Hayek, inspirateur du néolibéralisme, l’emporta. L’information étant dispersée entre une myriade d’agents, il faut s’en remettre au processus de découverte et d’ajustement continu du marché.

Aujourd’hui, ce débat revient nous hanter à propos du système Terre. Que peut-on en connaître ? A quel point peut-on agir sur certains processus ? Une position maximaliste imagine une autorité centrale modulant les cycles planétaires en fonction de nos besoins. Bien sûr, il ne s’agit plus comme au temps de la Guerre froide de diriger les ouragans ou de fleurir les déserts, mais plutôt d’aider la planète à se régénérer. Ceux qui estiment impossible de planifier l’économie auront ainsi tendance à vouloir répandre des aérosols dans la stratosphère, accélérer l’altération chimique des roches ou alcaliniser les océans. Paradoxalement, ils espèrent trouver dans les airs la coordination qu’ils désespèrent de trouver ici-bas : les injections de soufre doivent être planifiées si l’on ne veut pas bouleverser les moussons.
La position opposée tient que ces pulsations terrestres restent trop compliquées pour être maîtrisées, surtout quand la planète sort de ses gonds. Plutôt que de triturer les cycles biogéochimiques, il faut planifier l’économie pour en diminuer les empreintes matière et énergie. Organiser finement la production et centraliser l’information est désormais possible, par exemple en réorientant les algorithmes, data et capacités logistiques de géants comme Amazon. Cela permettrait de laisser la planète retrouver ses équilibres avant qu’il ne soit trop tard. D’un débat à l’autre, les positions sont similaires mais renversées. Ce n’est pas un hasard si Troy Vettese et Drew Pendergrass parlent de la nature comme Hayek parlait du marché (ça réagit bizarrement, mieux vaut ne pas y mettre les doigts).

Ces deux pôles sont bien sûr des idéaux-types, mais les contraster permet de discerner les points de fuite. Croit-on encore possible de discipliner le capitalisme du dépassement ? Préfère-t-on miser sur des interventions climatiques et une subsomption toujours plus poussée des forces naturelles à nos logiques économiques ? Ou bien faut-il viser une ligne mixte, comme le géographe Andreas Malm qui enjoint les progressistes à se préparer à “trois planifications en une”, la décarbonation, le removal et la gestion du rayonnement solaire ? Ou comme le promoteur du concept de limites planétaires, Johan Rockström, pour qui la géo-ingénierie est envisageable si les émissions ont commencé à baisser et que la fin des fossiles n’est plus qu’une question de temps ?
A lire : “Half Earth Socialism” (Verso) ; “Gaïa, Terre Vivante” (La Découverte) ; le chapitre “Planning the Planet” par Andreas Malm dans “Has is come to this?” (Rutgers University).
2. Stratégie : l’Etat est-il un allié ou une force hostile ?
Vieux débat ! L’Etat moderne est-il un bloc monolithique, conçu pour la défense du capital, ou bien est-il pétri de contradictions que les forces émancipatrices peuvent exploiter ? Pris dans la débâcle climatique, peut-il se transformer, et si oui, comment ? Dans le sens d’une “modernisation écologique”, qui relègue les pollutions aux périphéries (le bio et les voitures électriques pour les centres-villes, les pesticides et les mines aux marges) ? Ou bien dans celui d’une démocratisation, d’une réduction des inégalités ?
Je discutais récemment avec Gauthier Delozière, doctorant à Sciences Po, qui me résumait les choses ainsi. L’un des fondateurs de l’écomarxisme, James O’Connor, est connu pour sa théorie de la deuxième contradiction du capitalisme : dans sa quête de profit, le capital exploite des ressources bon marché, mais sans leur laisser le temps de se reconstituer, il finit par les essorer. L’Etat intervient alors pour préserver ces conditions de production sans cesse dégradées – preuve, encore une fois, que les capitalistes ne savent pas se gouverner. Cela ouvre une faille au sein de la machine étatique, entre différentes factions qui s’opposent sur la conduite à tenir (pensez à la passe d’armes entre Retailleau et Pannier-Runacher sur les renouvelables) que des écologistes futés peuvent exploiter.

Les connaisseurs reconnaîtront la trace des conceptions poulantzassiennes (de Nicos Poulantzas), où l’Etat est la condensation instable d’un rapport de force, une structure en partie façonnée par des luttes populaires, et non un pur instrument de domination à faire dépérir. Cette façon de voir les choses éloigne les militants de toutes les approches dites “de Gulliver”, interstitielles, celles qui visent à la prolifération des petites initiatives (ZAD, communs, municipalisme, etc.) pour terrasser le géant capitalisme. Elle recentre l’attention sur des enjeux stratégiques vis-a-vis de l’Etat : comment construire un bloc social à même de faire basculer l’équilibre, faire des alliances y compris de circonstances, appuyer des plans de décarbonation même faiblards ?
En ce moment, la littérature scientifique se réintéresse d’ailleurs au concept de “capitalisme d’Etat”. La question est de savoir si ce modèle, qui domine notre époque avec les fameuses compagnies-Etats, demeura autoritaire ou s’il peut-être démocratisé… Le danger étant que les puissances, prises dans des contradictions trop aiguës, dans “la trinité maléfique du capitalisme tardif” (crise écologique, stagnation, dégâts sociaux provoqués par l’IA et l’automatisation), continuent de dériver dans un sens illibéral, vers l’ethnonationalisme et la compétition impériale.
A lire : “Découvrir le marxisme écologique” (Editions sociales) ; “Le monde confisqué” (Flammarion).
3. Objectif : le calcul en nature ou le Green New Deal ?
Tout le monde a remarqué que le développement des batteries, voitures électriques et panneaux photovoltaïques (les “nouveaux trois”) se faisait en Chine, dans un pays à l’économie dirigée, ayant réussi à articuler coordination du plan et compétition des entreprises. Pour beaucoup, c’était inévitable puisque le solaire présente cette caractéristique paradoxale de menacer les intérêts fossiles (c’est un flux contre un stock) tout en présentant une rentabilité faible (les coûts marginaux tendent vers zéro). De ce fait, le marché, surtout quand il est englué dans les actifs fossiles, ne serait pas le bon outil pour organiser la transition. Il faut une intervention franche de l’Etat.
C’est l’une des justifications de la planification écologique. Hélas, un peu comme “sobriété”, cette expression finit par signifier tout et son contraire. S’il s’agit de corriger le marché, on se tournera vers des systèmes de cap-and-trade (comme l’ETS européen), de compensations carbone ou d’intériorisation des externalités négatives. S’il s’agit de se substituer partiellement au marché, alors on est dans le Green New Deal tel que défendu par l’aile gauche du parti Démocrate américain. Enfin, si l’on vise une substitution complète au marché – la proposition la plus utopique – alors on est dans le “calcul en nature” (il s’agirait de définir démocratiquement les besoins à satisfaire, les produits et services associés, les flux de matières nécessaires, et d’organiser ainsi le métabolisme social, comme l’imaginait le polymathe Otto Neurath dans les années 1920).

Partant du paysage actuel, Daniela Gabor et Benjamin Braun proposent une typologie des “régimes macrofinanciers” de transition, selon l’ampleur des dépenses publiques et le degré de discipline imposé aux acteurs économiques. L’Europe a jusqu’à maintenant adopté une posture passive : elle cherche à dérisquer les cleantechs, à orienter les capitaux privés vers ces secteurs. Les États-Unis sous Biden étaient un peu plus offensifs avec l’IRA (les auteurs parlent de “derisking robuste”). Insuffisantes, ces politiques restent préférables à une “thérapie de choc carbone”, où la transition est pilotée par les prix, par les taxes carbone ou l’inflation. A leurs yeux, le modèle qui semble le plus à même d’échouer les actifs fossiles tout en déployant les énergies bas-carbone est donc celui du “big green state”, dont la Chine est une incarnation.
Là, bien sûr, on a dit un gros mot. Personne en Europe, sur notre petit cap du continent asiatique, n’a envie de vivre sous l’autoritarisme chinois. Au-delà du modèle politique, se pose la question de savoir si la Chine va créer une économie vraiment “verte” (et sortir du charbon) ou si elle ne fait que déplacer les nuisances. Il faut donc trouver autre chose. Pauvre en hydrocarbures et en minéraux critiques, l’Union européenne n’a de toute façon pas d’autre choix que de développer son propre modèle de pilotage-planification de l’économie. Alors que l’ordre du monde se tend entre l’empire du pétrole-gaz et l’empire du solaire-charbon, pourrait-elle se distinguer en essayant de conjuguer contrôle des usages et innovation technologique ? C’est en tout cas le thème de tous les livres sur l’écologie que je reçois des éditeurs en ce moment… ◆
A lire : “Comment bifurquer” (La Découverte) ; “La coalition climat” (Seuil, à paraître) ; “Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation” (La Découverte).
🎓 Que nous apprend la saison des colloques ?
Ce milieu d’année a été marqué, dans le milieu de la géo-ingénierie, par plusieurs colloques importants. J’ai déjà parlé ici et ici de l’événement organisé au Cap, en Afrique du Sud, par Degrees Initiative. Je n’ai pas encore évoqué la conférence Arctic Repair, qui a eu lieu à Cambridge à la fin du mois de juin. Au menu : décanter les soixante idées d’interventions (depuis la gestion du rayonnement solaire jusqu’à l’épaississement de la banquise) recensées par le réseau University of the Arctic.
Dans la foulée s’est tenue à l’université d’Exeter, la conférence Global Tipping Points dont plusieurs sessions du programme avaient directement à voir avec ce qui nous intéresse ici. Que deviennent les politiques climatiques dans un monde post-1,5°C ? Comment prévenir des points de bascule ? Comment gouverner un système chaotique ? On peut lire ce résumé de CarbonBrief.
➡️ Ces trois évènements délimitent le nouveau cadrage de discussion autour de la géo-ingénierie : y rallier le Sud Global, réfléchir à des interventions ponctuelles aux pôles, empêcher l’irréparable.
➡️ La géo-ingénierie polaire semble être un domaine où les idées les plus étranges sont encouragées. Ont ainsi été proposés lors d’Arctic Repair des parachutes géants tractés dans l’eau par des remorqueurs pour soutenir les courants marins (AMOC), le renforcement des arches de glace pour retenir les morceaux de banquise, l’usage de thermosyphons pour refroidir les eaux polaires, l’aggrégation de glace pour préserver la faune, l’ouverture de réflecteurs tendus entre des avions, un plan pour mettre en place avant 2070 un parasol spatial ◇
📆 A venir : Bill McKibben vs Thea Riofrancos, planification écologique avec Olimpia Malatesta. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.





Quel travail exceptionnel tu fais ! Merci. Je ne lis ça nulle part ailleurs.
Superbe, merci pour ce travail !