Maintenance planétaire, fusion de l'IA et de Gaïa et balade en drone
Cette semaine, nous essayons de comprendre d'où vient le fantasme d'une tranquille maintenance planétaire.
« Le point d'orgue de ce concours sera une balade en drone. » Dans son roman Veil, publié en 2020, Eliot Peper imagine qu’une Earth System Stewardship Agency opère un programme de refroidissement planétaire, grâce à des drones diffusant un « aérosol spécialement conçu » dans la stratosphère. Constituée par une coalition d’Etats vulnérables au réchauffement climatique, cette institution s’avère si ennuyeuse - elle est comparée à l’Agence internationale de l’énergie atomique - qu’il faut bientôt financer des programmes à destination des jeunes pour y intéresser le grand public.
Si elle devait voir le jour, la géo-ingénierie solaire se déploierait probablement dans un monde chaotique, au bord de franchir des points de bascule. Elle pourrait exciter les humeurs complotistes et alimenter les tensions entre nations tant il serait difficile d’attribuer tel ou tel phénomène - l’affaiblissement d’une mousson ou la faible productivité des récoltes - au voile d’aérosols. Dès lors, comment expliquer cet espoir persistant, chez Peper et chez d’autres, d’une maintenance planétaire tranquille, plate et sans coutures ?

On trouve une trace de cette utopie dans le concept d’Anthropocène. A l’origine de ce terme, le chimiste Paul Crutzen, héros de la cause environnementale pour ses travaux sur la couche d’ozone, était terrifié par l’ampleur de l’empreinte humaine sur la planète, mais voyait aussi dans ce pouvoir tellurique la possibilité d’une « gestion durable » pour « “optimiser” le climat ». Pour lui, nous pourrons peut-être un jour, par exemple, relarguer du CO₂ pour éviter un futur âge glaciaire. Ce schéma d’une humanité ayant par inadvertance déstabilisé le climat (c’est la partie crépusculaire) mais parvenant à rectifier le tir, voire à optimiser les paramètres du système Terre (c’est la partie utopiste), explique que la géo-ingénierie oscille entre la panique climatique et l’espoir d’une aube nouvelle.
Philosophiquement, ce thème d’une planète s’éveillant à la conscience de soi dissout le système poussiéreux des Etats-nations. Il plonge ses racines dans le cosmisme russe du XIXe siècle, dans la noosphère de Vernadski et Teilhard de Chardin, dans la pensée gaïenne de James Lovelock au XXe siècle et se prolonge sous la plume d’accélérationnistes comme le designer Benjamin Bratton. Aujourd’hui, on en trouve un exemple dans le livre Children of a Modest Star. Ses deux auteurs, Jonathan Blake et Nils Gilman, estiment que nous sommes dans un état nouveau - le « Planétaire » - et que la Terre, grâce à une étendue toujours plus fine de capteurs et à l’approfondissement de nos connaissances, a atteint une forme de sagesse, de « sapience », qui nécessite une gouvernance plus ajustée. Ce champ de recherches ne cesse de grandir - par exemple autour de l’Earth System Governance Project - et se débat avec deux problèmes majeurs : comment concilier la technocratie scientifique qu’entraîne l’anticipation des points de bascule avec notre ethos démocratique ? comment s’imprégner de cette « sapience » sans retomber dans l’illusion de contrôle des Modernes ?
Parfois, la volonté de moduler le système Terre prend une tournure quasi-eschatologique. Dans Novacene, publié juste avant sa mort, James Lovelock met au diapason l’émergence de l’IA avec le développement de Gaïa. De la même manière que l’apparition de bactéries photosynthétiques a permis, il y a des milliards d’années, de transformer la lumière en énergie chimique, nous sommes le support qui permet de « transmuer le flot de photons en morceaux d’informations », de laisser l’évolution créer une nouvelle forme de vie, la vie électronique. Celle-ci ayant heureusement le même intérêt que nous - ne pas trop réchauffer la planète -, elle va prendre en charge la géo-ingénierie. (Dans d’autres textes, Lovelock appelait plutôt à la retenue, expliquant que nous sommes devant Gaïa comme des médecins de l’ancien temps, encore très ignorants et risquant à tout moment de perturber une glande essentielle. On retrouve chez lui l’ambivalence de l’Anthropocène.)

Bien sûr, il est louable de réfléchir à d’autres formes de gouvernance, mais d’où vient la douce attraction de ces projets iréniques ? Comme les sociologues Jérôme Denis et David Pontille, l’ont bien montré, la maintenance est de la politique qu’on a mise sous le tapis. Cette stratégie est parfois explicite : Joshua Horton et David Keith ont ainsi proposé de s’inspirer des assurances paramétriques pour dissoudre les oppositions à la géo-ingénierie. Concrètement, les pays en faveur du voile solaire vendraient aux pays réticents des assurances à faibles coûts, se déclenchant automatiquement en fonction de certains indices (par exemple, le nombre de jour sans pluie). Autre exemple : l’un des premiers promoteurs de l’élimination du dioxyde de carbone atmosphérique, Klaus Lackner, soutenait que passer de la sortie des fossiles (politique) à la circularité du carbone (maintenance) avait l’indéniable avantage de ne pas heurter les intérêts pétrogaziers…
A chaque fois, le but est qu’un sujet hautement controversé, très conflictuel, se mue en une infrastructure froide. C’est, au fond, le mouvement inverse de l’écologie politique, qui vise à remettre sur le métier ces forces sous-jacentes qui régissent nos vies sans que nous n’en ayons plus conscience : l’urbanisme, la production énergétique, la finance, etc. On peut aussi y voir ce que Bruno Latour dénonçait en 2014 : l’horizon de la maintenance planétaire est une tentative de se rassurer, de se dire que notre planète est certes sortie de ses gonds mais qu’il est facile de l’y remettre. « Comme il serait relaxant, écrivait le philosophe, d'apprendre que la géo-ingénierie s'occupera de tous les problèmes et plongera la planète dans un état de contrôle plus sûr ; comme il serait délicieux de croire au progrès de la Science et de la Raison, à la prolongation de l'esprit de frontière ! » ◆
Agenda. Le 23-24 novembre se tient le Planetary Summit, à Venise, en Italie. Le thème fait écho au livre de Jonathan Blake et Nils Gilman. Dans la liste des conférenciers annoncés, on trouve notamment Pascal Lamy, président de la Climate Overshoot Commission (instance qui a légitimé la recherche en géo-ingénierie solaire), Zhao Tingyang, philosophe chinois à l’origine du concept de Tianxia, et Frank Biermann, professeur à l’université d’Utrecht, fondateur de l’Earth System Governance Project, et opposant à la géo-ingénierie solaire (qu’il estime ingouvernable de façon démocratique).

